Dmitri se souvenait du voyage rapide et de l’étonnement presque voluptueux qu’il avait éprouvé en trouvant un printemps parfumé à son arrivée à Oran.
Puis, on l’avait habillé en soldat, affublé d’un matricule, formé à la routine du métier. Il avait bien eu des moments de révolte, de dégoût… Mais il s’était empressé de se renfermer en lui-même, de s’insensibiliser en quelque sorte, et ce « processus » s’était terminé par un singulier apaisement dans ses idées et dans ses sentiments.
L’angoisse que, durant des années, avait provoqué en lui son besoin excessif d’action, d’extériorisation, et l’impossibilité de satisfaire ce besoin démesuré avec ses forces, cette douloureuse angoisse avait fait place à un grand calme, à une tournure d’esprit toute contemplative. S’isolant complètement, cet homme qui, matériellement, était perpétuellement entouré d’individualités encombrantes, tapageuses, à l’esprit frondeur et méchant qui naît des contacts fortuits dans une foule, cet homme presque jamais seul, était parvenu à vivre comme un véritable anachorète et sa vie ne fut bientôt plus qu’un rêve.
… Presque tous les soirs, il sortait après la soupe, et s’en allait, en dehors de la ville, errer le long des routes pulvérulentes. Puis, il s’asseyait au sommet de quelque colline rougeâtre, plantée de lentisques et de palmiers nains. Il regardait le jour mourir, illuminant de sang et d’or Saïda, la vallée, les montagnes… Pendant un court instant, tout cela semblait embrasé. Puis, de grandes ombres bleues montaient d’en bas vers les sommets, tout s’éteignait et, presque aussitôt les étoiles pâles s’allumaient dans le ciel pur, encore vaguement mauve.
Et Dmitri sentait toute la tristesse de cette terre d’Afrique le pénétrer, immense, mais d’une douceur infinie.
Et c’était sa vie, cette contemplation calme, depuis qu’il avait cru comprendre que nous portons notre bonheur en nous-mêmes et que ce que nous cherchons dans le miroir mobile des choses, c’est notre propre image.
… Maintenant il avait à résoudre cette question urgente : resterait-il, prolongerait-il cette vie lente qu’il aimait, pour cinq années encore, après lesquelles sa jeunesse serait à son déclin, car il aurait trente-six ans — ou bien, s’en irait-il libre, régénéré, délivré de son ancienne folie ?
Sa raison lui disait qu’il n’avait plus besoin de rester là. Il avait obtenu sa naturalisation, car on s’était intéressé à lui. Il pouvait donc demeurer dans cette Algérie qu’il aimait, l’élire pour patrie adoptive.
Son âme était sortie victorieuse et fortifiée de toutes les luttes qu’il avait traversées. Il avait pénétré le secret précieux d’être heureux. Et il se sentait pris d’un intense besoin de liberté, de vie errante.
*
* *