Enfant du peuple, orphelin très tôt, élevé par son oncle, pauvre diacre du village presque illettré, Dmitri avait pourtant pu, grâce aux sacrifices inouïs de son oncle, suivre les cours du gymnase. Puis, la mort l’ayant privé de tout soutien, il avait gagné sa vie comme répétiteur, en faisant sa médecine à Moscou. Mais, bientôt, ses études ne le satisfirent plus et, en un fougueux élan, il se mêla au mouvement révolutionnaire russe. Il dut fuir à l’étranger.

A Genève, il avait été accueilli par la Société de prévoyance des étudiants russes et avait pu entrer à la Faculté. Mais, au lieu de continuer ses études, il s’était mis à « chercher sa voie ». Orateur de club, littérateur, peintre, musicien, Dmitri avait essayé de tout et n’avait persévéré en rien. Il sentait en lui des sources fécondes d’énergie, d’activité, et tous les champs sur lesquels il avait débuté lui semblaient trop étroits.

Dmitri Orschanoff avait la faculté rare de pouvoir réussir dans toutes ses tentatives, et cela presque sans peine. Avec une volonté ferme et de l’ordre dans les idées, cette faculté eût été précieuse, mais dans le désarroi moral et intellectuel où se débattait Dmitri, elle lui fut funeste, lui permettant de se pardonner ses défaillances et de se promettre de regagner le temps perdu, après

Ainsi passèrent trois années. Les camarades de Dmitri se lassèrent de cette versatilité incurable et pensèrent qu’ils avaient peut-être tort de soutenir matériellement ce caractère désordonné quand tant de modestes travailleurs peinaient, dans la gêne et même la misère. Aux premières allusions de la part de ses camarades, Dmitri se crut incompris, se révolta. Il se sentit de trop et s’en alla.

Sans ressources, et pour se consoler, il songea aux doctrines tolstoïennes sur l’excellence du travail manuel. Délibérément, il se fit ouvrier. Tour à tour manœuvre, ouvrier agricole, forgeron et étameur ambulant, il erra en Suisse, en Alsace et en Savoie.

L’hiver fut rude, la deuxième année de son vagabondage. Il parcourait les villages misérables de la Savoie montagneuse, avec un autre étameur, Jules Perrin.

La neige couvrait les routes désertes. La bise soufflait en tempête, gelant les pieds des cheminots. Le travail et le pain manquaient. Et une grande désolation leur montait au cœur, des sommets blancs, de la vallée blanche, morte. Un jour, après une conversation avec un autre vagabond, au café, Perrin déclara à Dmitri qu’il allait, avec le copain, s’engager à la Légion étrangère pour manger à sa suffisance et pour avoir la paix.

Aller très loin, en Afrique, commencer une autre vie, cela sourit à l’esprit aventureux d’Orschanoff. D’ailleurs, depuis quelque temps, il sentait qu’un travail spontané, obscur encore, se faisait en lui. Il éprouvait un besoin de plus en plus intense de se recueillir et de penser. Or, là-bas, avec le pain et le toit assurés, il pourrait se renfermer en lui-même, s’analyser et suivre son âme qui, comme il disait, traversait « une période d’incubation ». Et Orschanoff suivit les deux vagabonds à Saint-Jean-de-Maurienne, au bureau de recrutement.

Sans savoir, sur le conseil d’un ancien qui les poussa du coude, ils optèrent pour « le deuxième Étranger ».

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