Il disait cela, mais il voyait bien que c’était la fin, et il avait peur de se mettre à pleurer. Pendant un long instant, Bou Saïd resta immobile, les yeux clos. Lombard, le croyant endormi, garda le silence… Mais le râle du malade devint plus rauque et il roula sa tête sur l’oreiller… Il dégagea sa main de celle de Lombard et il leva l’index… Par trois fois, ses lèvres murmurèrent quelque chose que le tringlot ne comprit pas… Puis, après deux ou trois sursauts accompagnés d’un hoquet affreux, Bou Saïd se laissa aller dans les bras de son ami qui s’était levé, épouvanté.
— Bou Saïd ! Bou Saïd ! C’est, bon Dieu, pas possible, ça… c’est trop affreux ! répétait en sanglotant le tringlot.
Morne, la tête entre ses mains crispées, il veilla jusqu’au matin, le corps que les infirmiers avaient couvert d’un drap blanc.
Le matin, des hommes vêtus de blanc et d’aspect grave vinrent laver le corps de Bou Saïd, dans la salle des autopsiés. Après, ils l’enroulèrent dans un grand linceul blanc et lui couvrirent le visage, pour toujours. Puis ils récitèrent des oraisons, sur un ton solennel et monotone. Dans un coin, Lombard, son képi à la main, écoutait, priant en lui-même le bon Dieu : chacun avait sa religion, mais il n’y avait qu’un seul bon Dieu, se disait le tringlot.
On emporta Bou Saïd sur un brancard recouvert d’un drap blanc. Lombard suivit le cortège qui sortit de la ville et descendit vers la vallée grise où est le cimetière des Ouled-Ahmed. En demi-cercle devant le cadavre posé à terre, les Arabes prièrent, sans se prosterner. Puis, ils le descendirent dans la fosse large et profonde, le recouvrirent de palmes vertes et, très vite, rejetèrent le sable sec… Lombard, toujours en tête, debout, suivait des yeux les mouvements des Arabes. Une douloureuse torpeur l’avait envahi et il regardait avec angoisse le point de la terre d’exil où son ami avait disparu pour l’éternité. Le caporal de tirailleurs disposa, sur un mouchoir de troupe, quelques galettes azymes et des figues sèches que les tolba et les mendiants emportèrent.
Puis, tous regagnèrent la ville. Lombard, seul, suivait ces hommes d’une autre race. Son chagrin était immense, accablant.
Quand il rentra dans leur chambre, il pleura désespérément à la vue de tous ces objets qu’il avait si bien disposés… La nuit tombante, quand il sortit pour aller chercher le courrier du sous-officier, il songea que plus jamais Bou Saïd ne lirait ses lettres avec lui…
Alors, en rentrant, Lombard comprit qu’il ne lui restait plus rien à faire dans ce pays, sinon à compter les jours qui le séparaient encore de sa libération…
Il se jeta sur son lit et pleura longtemps, tandis que le vent glacé de l’hiver nivelait, au cimetière musulman, le petit tertre de sable qui était la tombe de Dahmane Bou Saïd.