J’ai toujours écouté avec admiration, sans envie, les récits de braves gens ayant vécu des vingt et trente ans dans le même quartier, voire dans la même maison, qui n’ont jamais quitté leur ville natale.


Ne pas éprouver le torturant besoin de savoir et de voir ce qu’il y a là-bas, au delà de la mystérieuse muraille bleue de l’horizon… Ne pas sentir l’oppression déprimante de la monotonie des décors… Regarder la route qui s’en va toute blanche, vers les lointains inconnus, sans ressentir l’impérieux besoin de se donner à elle, de la suivre docilement, à travers les monts et les vallées, tout ce besoin peureux d’immobilité, ressemble à la résignation inconscience de la bête, que la servitude abrutit, et qui tend le cou vers le harnais.


A toute propriété, il y a des bornes. A toute puissance, il y a des lois. Or, le cheminot possède toute la vaste terre dont les limites sont l’horizon irréel, et son empire est intangible, car il le gouverne et en jouit en esprit.

C’est fini : plus d’illusions nouvelles, ni de mystères charmeurs, ni de bonheur dans l’avenir… Il n’y a que la paix des doutes justifiés et réalisés, la brume du désespoir dans mon cœur meurtri. Combien peu j’ai vécu et combien j’ai souffert ! L’espérance lumineuse, la jeunesse, le bonheur, tout est fini… j’en ai fait mon deuil… tout est enterré et ne ressuscitera plus !

J’ai cru à la fraternité des hommes, mais au jour noir de l’infortune, je n’ai pu distinguer mes frères de mes ennemis. Je désirais pour les hommes la vérité et la liberté… mais le monde est resté le même monde d’esclaves imbéciles. Par la flamme et la vérité de mes discours accusateurs je rêvais de lutter sans trêve contre le mal… Mais dans le temple de la vérité, dans le temple sacré de la pensée, je ne trouve que l’orgie des hypocrites.

L’amour pour un instant, l’amour jeu et distraction dans l’ennui, l’amour, ivresse du sang et nom de l’âme, l’amour — cauchemar de malade, non, je ne regrette pas cet amour-là !

Ce n’est pas lui que je rêvais en mes nuits d’insomnie… Non, c’était l’amour pur et vrai dont l’image sublime me hantait !

Pauvre comme une mendiante, menteuse comme une esclave, vêtue de loques éclatantes, la vie n’est belle que de loin et n’attire que vue de loin.