PRÉFACE
Jusqu’ici l’ensemble des nouvelles qu’Isabelle Eberhardt éparpilla dans la presse algérienne, de 1902 à 1904, ne se présentait sur un seul tableau que dans les collections de l’Akhbar et dans le brochage à part que nous en avions donné en 1906 avec un indice éditorial et deux portraits hors texte de l’auteur[1].
[1] Voir l’Akhbar du 10 juin 1906 : indice bibliographique.
Après avoir servi de notre mieux la mémoire de notre affectionnée collaboratrice en terminant, suivant son vœu, ses œuvres inachevées et en assurant le choix et la publication de ses notes, nous répondons, dès que les circonstances le permettent, à un désir depuis longtemps exprimé par ses admirateurs et ses amis en classant sous la forme du livre le recueil des nouvelles qu’elle fit paraître de son vivant, et nous les complétons de pages inédites tirées des papiers qu’elle nous laissa.
Il y a dans ces nouvelles l’initiation à un monde africain qui pourrait être celui des contes merveilleux si on ne savait qu’il est aussi celui de la souffrance.
L’âme russe d’Isabelle Eberhardt était bien préparée à comprendre l’Islam et à l’enseigner par la sympathie. Avec elle nous dépassons le stage de l’exotisme, nous en avons fini avec les étonnements évasifs.
Connaître une terre par sa lumière, son histoire et son commerce, c’est encore trop peu, et nous n’en rapporterions qu’une illumination fugitive et un malaise, si la raison secrète de ses habitants devait nous échapper.
Après des exaltations et des fatigues, le pèlerin éprouvera le désenchantement du voyage et souffrira de n’être qu’un étranger chez des peuples qui, même vaincus, se font défendre par leurs morts, comme dans ces étranges cités du Moghreb où l’on n’arrive qu’en traversant des cimetières immenses. Scrupuleux, il en viendrait à s’adresser des questions troublantes sans y savoir bien répondre. Voici donc des choses nécessaires et qui ne sont pas dans les guides : un léger bagage sentimental assez lourd à porter et dont les désœuvrés à la course feront bien de ne pas s’embarrasser.
Avec ses façades crevées, ses casbah ruinées, ses portes de gloire où ne passe plus que le vent, ses masses décoratives qui s’évanouissent à l’approche comme un mirage, l’Islam présente cependant des perspectives durables, celles de ses mœurs et de sa foi.
Drapés de blanches laines ou sculptés sous le haillon, les musulmans conservent une morale et une dignité que les injures et les dénigrements ne peuvent amoindrir.