Il faudrait inculquer cette idée à tous ceux qui se flattent de lier partie avec eux, et tout d’abord aux diplomates et aux courtiers de notre civilisation.
Ils ne pensent pas comme nous : voilà toute leur faute. Ils nous ont devancés mais ils ne nous ont pas suivis dans les voies de la science et du machinisme : voilà leur plus grand tort et celui que les nations affairées ne sauraient pardonner. Nous avons décidé que le monde entier serait chargé d’usines plus abondantes que les temples anciens et que la fumée des hauts fourneaux monterait sur le désert comme la flamme du buisson où parlait l’Éternel : ils ont compris trop tard, une interprétation biblique qui nous réserve encore bien des surprises. Maintenant il leur resterait sans doute à nous faire observer qu’à toutes ces églises de la matière ardente il faudra beaucoup de fidèles et que bientôt les fidèles pourraient dicter la loi aux prêtres. Cette critique seconde ne les intéresse pas. Ils laissent faire. Hommes d’un autre âge, déistes sans idolâtrie, l’esprit de nouveauté leur a manqué ; en possession de la sagesse et de la puissance, un jour ils se sont arrêtés, et depuis lors, au cours de la vie, ils se succèdent de générations en générations, sans rien changer à leurs rythmes essentiels. Leur immobilité nous surprend comme si nous avions toujours bougé ; pourtant ce qui nous reste d’intelligence religieuse, une certaine poésie de la conscience s’émeut d’un souvenir avec les derniers bons croyants, et nous ne voyons pas s’éloigner sans regret ces porteurs de la noblesse pastorale, ces négociateurs adroits et ces marchands polis qui disparaîtront avec la jeunesse de la terre.
Notre attention les suit. Elle est acquise également à tous ceux qui sont allés à ces vaillants et rudes peuples au repos, qui y sont allés en toute sincérité sans idées préconçues et sans calculs de lucre ; et ceux-là nous persuadent autrement que les étourdis rabâcheurs de progrès qui s’étonnent du retard des bergers sur l’horaire des trains.
Cependant des perspectives nouvelles sont annoncées. Les Arabes ne sont pas tous des chameliers ou des conducteurs de moutons, les Kabyles ne sont pas tous des « troncs de figuiers » ; le nombre de leurs lettrés, de leurs diplômés, de leurs docteurs ne cesse d’augmenter. Une fois de plus se vérifie le fait dont nous avons donné un grand exemple historique qu’entre le taleb et le savant il n’y a qu’une différence de méthode.
La méthode expérimentale dont tout studieux peut se servir, nous l’avons apportée aux Arabes, mais ce ne fut que l’intérêt composé du trésor de science réelle dont ils furent autrefois les apôtres dans le monde, quand nos grandes écoles et nos Sorbonnes étaient encore ce qu’est toujours la Karaouïyne de Fez avec son peuple d’étudiants rituels, moins turbulents à l’ordinaire que les nôtres, mais tout aussi fous le jour de leur fête.
Il peut donc y avoir transfusion des valeurs et des connaissances et nous n’en sommes plus à nous demander si les Arabes et les Berbères sont susceptibles d’instruction.
Cette année même, un jeune professeur arabe originaire d’Orléansville, M. B…, fut reçu brillamment au concours d’agrégation ès sciences physiques. Il continue à professer à Paris, mais pourrait être titularisé en chaire d’Alger. Il distribuerait alors l’enseignement supérieur aux fils des colons ; cependant les ignorants ne cesseraient pas pour cela de le traiter de « bicot », et il se trouverait bien quelques experts politiques pour démontrer à notre universitaire qu’avant de prétendre au bulletin de vote, accordé de droit au balayeur de sa classe, il doit modifier sa « mentalité ». — On a toujours beaucoup parlé de la mentalité indigène, quand on voulait accréditer l’injustice et l’exception, et l’on n’a pas vu qu’on appelait du même coup l’attention sur une certaine mentalité locale qui devra s’améliorer dans l’intérêt même de la colonie.
L’acceptation franche de l’indigène musulman — que nous savions bien rencontrer en Afrique — présente encore un autre avantage : elle hâte notre retour à la bonne santé coloniale, nous libère des préjugés originels, ramène l’ordre et le calme dans la conscience, si jamais la conscience moderne avait pu être troublée par les scrupules et les responsabilités de la conquête.
Forcément nous avons eu des torts envers des occupants qui ne nous appelaient pas, quand nous avons disposé à notre gré de leur pays, en vue d’une fin mystérieuse même pour nous à l’origine, et qui, de toute façon, ne pouvait pas paraître immédiatement juste et désirable à ceux dont nous prenions la place. Ces torts, nous les réparons en partie par une culture plus intense, mais nous ne serons vraiment en paix avec nous-mêmes que du jour où la sympathie remplacera l’antipathie. Il serait donc à souhaiter qu’on s’habituât le plus tôt possible à respecter l’indigène, à reconnaître la bienfaisance de sa collaboration, à vouloir loyalement l’association de ses intérêts et des nôtres, sans poser à ce marché avantageux pour nous des conditions inacceptables pour l’autre partie, sans prétendre à changer le cœur du musulman, non plus qu’à régenter ou suspecter toutes ses aspirations. Et c’est en ce sens que l’œuvre d’éducation coloniale serait la plus belle de toutes, si elle était réciproque. — D’un point de vue qui n’est pas étranger à la civilisation, nous avons nous-mêmes beaucoup à apprendre des musulmans, mais cela, nous ne le savons pas encore.
Isabelle Eberhardt va plus loin, trop loin sans doute ; elle renverse la proposition quand elle suggère que l’assimilation pourrait se faire à rebours et géographiquement.