C’est une remarque historique non sans valeur que les vainqueurs risquent d’être absorbés par les vaincus. La terre d’Afrique ne s’est jamais laissé prendre tout à fait ; son action puissante est de tous les instants ; elle ne renoncera pas à transformer les êtres et les choses, à les vivifier de sa lumière propre ; elle a déjà défait beaucoup d’Europes et d’Asies, desséché des courants de pensée, épuisé des legs qu’on croyait plus riches ; les pierres romaines de Timgad ou de Volubilis ne parlent plus qu’une langue morte à côté du gourbi où le dialecte berbère s’est transmis sans écriture. Cependant il est remarquable que les exemples dont on peut illustrer cette thèse sont ordinairement pris aux deux extrémités de l’échelle sociale. Les artistes et les simples sont attirés par l’Islam. Isabelle Eberhardt portait le burnous ; Dinet vit à Bou-Saâda avec les Arabes. La moyenne se défend plus jalousement. Elle se défend même trop quand elle attaque sans motif, elle exagère le culte des ancêtres quand elle s’obstine à porter en Afrique la flèche de ses clochers et le pignon de ses toitures. Au surplus, toutes les femmes assimilées, qu’elles viennent de Laghouat, de Malte ou de Carthagène, veulent suivre la mode, et nous avons connu des magistrats et des fonctionnaires évidemment très distingués qui auraient cru trahir le prestige de leur patrie en renonçant au chapeau de forme.
Nous aimons mieux penser que l’évolution sera double : l’esprit ne renoncera pas à la conquête, mais il ira plus loin que la violence ; il pénétrera les intelligences, et les adaptations harmonieuses seront l’œuvre du temps. Nous finirons bien par nous comprendre, par nous habituer à vivre les uns avec les autres sous un même soleil, et nous ne rougirons pas plus de nos collaborateurs musulmans que de nos vieux parents qui allaient à la messe et s’abstenaient à vigile.
Il y avait beaucoup d’Algéries à observer. Isabelle Eberhardt ne voulut voir que des natifs où Louis Bertrand, par exemple, ne rencontra que des Latins et des émigrés de Valence.
L’opposition des intérêts particuliers, l’antagonisme et le dénigrement réciproque des races, leur incompréhension mutuelle, ont été trop longtemps de règle africaine, et personne ou presque n’avait souci d’accorder ces contrastes. Aussi bien, les oppositions passionnées auraient-elles pu continuer longtemps sous le couvert du libéralisme métropolitain, car il se trouvait toujours un mot dans les ordres du jour et les proclamations de principes pour prêter à l’équivoque.
Et pourtant, peu à peu, la nécessité des réformes se fait jour sous les sophismes. Les Délégations ont même fini par voter l’égalité fiscale. L’Algérie évolue. Elle a reconnu, sans bonne grâce, qu’elle ne pouvait pas s’isoler dans ses privilèges. Il est également à prévoir qu’elle ne voudra pas se maintenir indéfiniment à l’état d’exception coloniale en faisant figure de trois départements français où cinq millions d’indigènes restent sans voix suffisante.
Ce sont là des contradictions qui devraient céder au bon sens. Il nous faudra insister encore pour qu’elles cessent.
Mais il convient surtout de faire remarquer, en donnant à cette remarque toute son importance, qu’au moment même où les conseils de la colonie accentuent leurs prétentions à « l’autonomie sans les indigènes », une magnifique renaissance musulmane s’affirme au Maroc, suscitée et soutenue dans l’empire chérifien par la haute pensée politique du général Lyautey.
On ne saurait, d’autre part, faire abstraction de la Tunisie, qui n’a pas cessé, habilement conduite et protégée, d’être une terre de douceur et de savoir-vivre oriental, et il apparaît, dès le début de la relève des troupes anglaises, que nos vues sur la Syrie ne sauraient être dispensées d’égards pour la grande masse d’une population fidèle à ses traditions.
Entre toutes les parties de notre empire musulman rivalisant avec l’Islam anglais, il y aura donc échange d’idées, émulation et consolidation de doctrines. Finalement c’est encore la libre disposition des peuples organisés et bien associés qui l’emportera, car nous ne pouvons pas avoir la prétention de poursuivre une politique de peuplement mondial, alors que nous avons tant de ruines à réparer chez nous, tant de vides à combler.