Les musulmans ne s’effaceront pas sous notre égide, mais il dépend de nous, pour une part souveraine, que le régime de leurs franchises soit promptement défini et compartimenté.

Au centre de toute notre politique musulmane qui, pour être bonne, ne doit jamais s’exercer contre l’Islam, les indigènes algériens, trop longtemps tenus pour quantité négligeable, réclament respectueusement mais avec insistance une charte digne de nous. Elle ne leur sera pas indéfiniment refusée : déjà M. Jonnart, dont le nom restera attaché à l’Algérie nouvelle, a pu leur en offrir les prémices.


Nous n’avions pas cessé de réclamer depuis vingt ans les réformes que nous voyons poindre. Isabelle Eberhardt s’était associée courageusement à notre action, ce qui lui valut quelques haines et persécutions supplémentaires. Nous avons vécu des heures difficiles et pénibles quand seule notre double voix de raison contrastait avec la suffisance des uns et le mutisme obstiné des autres.

Mais l’horizon s’est éclairci. Le sang du sacrifice à nos autels devait apaiser les dieux de la conquête. Instruits à l’école du malheur, les indigènes musulmans vivront mieux demain, car le défrichement qu’ils ont accompli sous nos ordres a créé un nouveau pays, une nouvelle terre qui doit devenir plus douce à tous ceux qui l’habiteront.

Isabelle Eberhardt était naturellement portée à croire, qu’« il n’y a rien à faire » ; cependant notre effort n’aura pas été stérile. Il allait susciter d’autres volontés, attirer d’autres forces et déterminer ou précéder les plus hautes interventions. L’inscription au grand livre de la dette morale du service militaire des indigènes devait intervenir enfin : l’impôt du sang fut assez lourd pour faire pencher la balance en faveur d’une déclaration de libéralisme qu’on ne pouvait pas retarder plus longtemps. Maintenant des millions d’êtres oubliés, sacrifiés, mal représentés dans les conseils de la colonie et récompensés par procuration jouiront d’une considération réelle ; ils commenceront à expérimenter quelques timides libertés qui en appelleront d’autres. Nous avons voulu cela. Que la disparue ne soit pas oubliée à l’honneur du bon combat !

Nous ne pouvions pas esquiver ces explications. Elles tiennent étroitement à la matière du livre qui va suivre. Négliger des pensées qui furent les nôtres en tête d’un recueil de nouvelles où les mêmes préoccupations se retrouvent sous une forme plus touchante serait vouloir ignorer les conditions de leur style. Ces pages d’Islam si émouvantes n’ont pas été écrites pour les cénacles. Elles furent conçues dans l’action et parurent dans les journaux.

Isabelle Eberhardt servait ses frères en les faisant connaître, en les plaçant dans le domaine de la sensibilité, au-dessus des luttes électorales où ils n’avaient pas de part. En même temps elle échappait elle-même, par la magie de la pensée, aux gênes matérielles d’un monde qui pouvait difficilement l’accepter sans se contredire.

On excusera de ces motifs quelques critiques un peu vives sous sa plume de femme, quelques indignations trop apparentes. L’ambition de progrès et d’adoucissements qui animait Isabelle Eberhardt était noble et généreuse. On l’a reconnu depuis.

Avec le roman saharien que nous intitulions Dans l’Ombre chaude de l’Islam nous composions la légende héroïque d’Isabelle Eberhardt au lendemain de sa mort, mais en la situant dans ses paysages nous ne lui prêtions que les réflexions de son caractère. A ce moment, nous nous rapprochions le plus possible de sa sensibilité européenne, et c’est pourquoi il y a dans ce livre posthume et quelque peu romanesque des nuances ajoutées qu’on ne retrouvera pas dans des nouvelles plus objectives où l’auteur n’entrait guère que pour les écrire.