Isabelle Eberhardt était à nos yeux le plus intéressant de ses personnages, mais il ne lui appartenait pas de le dire elle-même et il ne lui convenait guère de se confesser en public.
Le besoin de partir et d’errer, de se sentir « seule, puissante et malheureuse », existait cependant chez elle d’une façon constitutive, en dehors des expressions que nous en avons données. Il suffirait d’en tenir pour preuve, avec toute sa vie, les notes que nous joignons aujourd’hui à ses nouvelles. Après notre commentaire politique, elles en sont la justification romantique.
Isabelle Eberhardt était appelée, elle allait vers sa destinée, et c’est ce qui donne tant de force tragique à son histoire, à sa légende. Elle savait qu’elle risquait la vie dans ses aventures et dans l’entraînement du voyage. Elle ne désirait pas finir autrement. Vieillie, elle eût regretté les orages, « les sourires et les colères des océans éternels ». Byron et Chateaubriand sont un peu responsables de son cas.
Son fatalisme, en effet, n’était pas seulement musulman. Nous le retrouvons, dans son goût du naufrage et du chavirement. Pour le vrai nomade, le mouvement est une bénédiction ; pour cette jeune Russe un départ se compliquait d’une aimantation vers l’inconnu et le grand mystère : la route était à ses yeux la rivale de l’amour, et la naïveté, la violence qu’elle apporte dans l’aveu de ce sentiment, accusent encore sa sincérité.
Dans les repos de son inquiétude spirituelle, Isabelle Eberhardt connut la douceur de s’attarder aux haltes et aux campements, de s’oublier elle-même en décrivant avec soin ce qu’elle voyait.
Les nouvelles qu’elle adressait aux journaux fixent des impressions et dessinent en quelques traits des personnages assez nouveaux dans le domaine du roman quoique très anciens. Elle n’insiste pas sur les scènes. Elle évoque et elle passe. Elle ne prépare pas ses effets, elle ne les cherche pas. Son style fluide n’a que faire des facettes ; il se contente, comme chez la plupart des conteurs russes, de la profondeur du sentiment qui doit se manifester avec une certaine négligence pour qu’on ne doute pas de lui.
Le milieu qui s’offrait à son observation, dans le Tell et surtout à Alger, avait pourtant perdu une partie de son caractère. Elle s’est trouvée placée devant un Islam souffrant et en a souffert secrètement. Et c’est pourquoi elle ne s’est pas arrêtée sans regrets sur le seuil du Maroc fermé, car, derrière la hamada pierreuse, elle savait trouver un Islam moins touché et des villes mieux conservées dans leur poussière millénaire.
Elle en eut le pressentiment au départ de la zaouïya de Kenadsa, déjà si monacale, quand elle tourna à regret la tête de son cheval vers l’Oranie, après une courte hésitation et parce qu’il lui manquait cinq cents francs d’argent français pour aller au Tafilalet.
Modeste écolier de médersa, inaperçue dans les vieilles cités du Maroc, à Fez surtout, elle eût affronté discrètement une humanité religieuse et marchande mêlée aux saints et aux animaux ; elle eût respiré une autre fleur de farine, écouté d’autres battements d’ailes avec le bruit des conduites d’eau et des petits moulins domestiques dans les murs de terre fauve ; elle eût goûté surtout cette nonchalance du geste, cette politesse raffinée, cette science épuisée par des redites et cette ironie citadine qui font encore de Fez une capitale musulmane entre les villes du monde.
Chez les Berabers elle aurait su noter mieux que personne l’âpreté des mœurs, la rudesse des passions, l’ignorance des conditions universelles et cet individualisme du clan qui dépasse tout par son entêtement montagnard.