Elle eût croisé, à Rabat et à Salé, des ânons de charge, des tanneurs de cuir jaune, des porteurs d’outres luisantes, des femmes empaquetées jusqu’aux yeux, des enfants dansants, des négrillonnes bariolées, des crieurs de babouches et des lettrés de grande allure portant lunettes et, sous le bras, avec quelque manuscrit relié, le petit tapis de siège en feutre rouge qui est d’étude, de promenade et de prière.

Le mouvement de la rue marocaine n’aurait pas déçu sa curiosité si fraîche, mais je l’imagine, autrement que dans la fête des couleurs, en visite, un soir d’hiver et de pluie à Marrakech, après la traversée des places et des ruelles inondées, chez le vieux M’tougui ou quelque grand caïd de vague obédience chérifenne.

Elle est arrivée sous la recommandation de sa confrérie conduite par un « assès » silencieux dont la lanterne traîne sa lumière au ras du sol pour éclairer les flaques d’eau ; le grand seigneur berbère qui commande la route de Mogador la recevrait toussant comme Louis XI, roulé dans des couvertures, montrant à peine son visage de vieux lapin et parlant sous un cache-nez. La chambre serait longue et meublée de tapis « chleuh ». Un poële à pétrole y fumerait à côté d’un brasero de cendres, et pendant que les gardes noirs, à long poignard d’argent passé en bandoulière, prépareraient le thé à la menthe dans un vrai samovar de cuivre, elle reprendrait avec le féodal ses conversations de chameaux et de sacs d’orge interrompues dans le Sud-Oranais, si loin d’Europe, si près d’elle-même et de son nirvâna.

Isabelle Eberhardt aimait les scènes de ce genre, les visions bien gravées, les sorties dans la nuit dangereuse, l’arrivée à cheval dans le petit cercle de feu d’un campement, ou l’entrée dans le « bordj » d’un chef énigmatique parmi la gens armée et les troupeaux, les longues salutations psalmodiées et les palabres qui prêtent à l’observation muette. Les fatigues de la terre du Sud ne l’effrayaient pas.

Et tout cela, les officiers de nos avant-postes oranais l’ont vécu avec elle ; cette poésie, ils l’ont sentie comme elle ; ils sont allés au Maroc sans elle, mais ils emportaient peut-être sans le savoir un peu de sa pensée…

Il est en effet tout à fait digne d’attention qu’Isabelle Eberhardt, avec l’équipe du général Lyautey, ait commencé à connaître et à pénétrer le Maroc par l’Algérie et qu’une éducation politique particulièrement difficile ait débuté par le contact avec les tribus les plus rudes. Bien instruite des nécessités, elle professait dès ce moment, avec toute une pléiade, les idées qui pouvaient être les plus utiles à l’avènement de notre protectorat et à son développement méthodique, et je veux inscrire ici en toute justice et sympathie, à côté de son nom, celui du regretté colonel Berriau, qui devait devenir chef du bureau politique au Maroc et qui n’était alors que chef de poste à Beni-Ounif. Les conseils qu’elle accepta de cet intelligent officier, fidèle interprète du général Lyautey, ne devaient pas être sans portée. On peut donc dire que, sans avoir débarqué à Casablanca, elle fut au début de la conquête, car le Maroc ne serait pas devenu ce qu’il est sans l’école d’Aïn-Sefra. Et c’est justement à Aïn-Sefra qu’elle repose, comme pour consacrer l’importance de cette pauvre petite ville dans l’histoire de l’Afrique du Nord.

Notées sur une assise plus modeste et sans autre horizon que la succession des misères quotidiennes, les études telliennes d’Isabelle Eberhardt, écrites à Ténès, ont cependant beaucoup de caractère et se recommandent par les meilleures qualités d’observation et d’exactitude.

Quand elle indique un village, une tribu, un détail de route, une perspective, on peut être certain que tout est en place. D’ailleurs personne n’avait vécu comme elle chez les paysans de cette côte.

Il est encore très significatif que dans la sordide et magnifique Casbah d’Alger, son port d’attache, une certaine sorcellerie maugrebine l’ait attirée.

Elle aimait ces échappées d’eaux-fortes, ce demi-jour des intelligences, ces tâtonnements dans l’instinct et dans l’intuition. Au sortir de cette « obscurité », elle n’a voulu voir que la terre des fellah et des pasteurs.