Son intelligence éveillée n’a pas méprisé l’ignorance qui recèle des trésors de sensibilité ; elle n’a pas médit de la paresse quand elle laisse une marge de rêve et de jouissance aux déshérités. Comment n’eût-elle pas été suspecte à ceux qui veulent faire du travail la seule loi du monde ?
Cherchons-la, dans son innocence vagabonde, plus nombreuse et plus simple que je n’ai su la peindre.
Figure à jamais disparue, elle s’est assise sur la natte comme un fumeur de kif ; elle a suivi pas à pas le « khammès » dans son labeur ingrat ; dans les cantines du Sud, à l’enseigne de « La Mère du Soldat », par les soirs de « fièvre tafiatique » elle a respiré non seulement la tabagie sombre et les relents du concert mais la nostalgie des « heimathlos. »
Et pourtant, quand elle croit s’attacher passionnément, entièrement, aux choses du bled, une ancienne romance pleure au loin, et dans ces courts moments de faiblesse et de déroute sa profonde pensée d’exil s’exprime par les mots les plus usuels et les naïves couleurs de l’imagerie sentimentale.
Alors, sous le manteau bédouin dont elle s’enveloppe, on retrouve la jeune slave élevée à Genève par un vieil ami de Tolstoï et de Herzen, ce doux et farouche Alexandre Trophimowsky, son tuteur et son père, quelquefois philosophe et souvent jardinier qui, dans les terres rapportées de la « Villa Neuve », s’essayait patiemment à la libre culture des palmiers et des plantes tropicales sur les bords du Léman. — Et cette jeune fille du lac n’est pas moins vraie que l’amazone des sables.
Victor Barrucand.
OBSCURITÉ
LE MAGE
Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des porte-à-faux moisis.
Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout, des petits bouquets de fleurs rouges.