Si Abd-es-Sélèm se redressa.
Il regarda le cadavre pendant un instant et, dans sa pensée, il détailla les souvenirs de la nuit d’amour que, trois années auparavant, il avait prise à la belle Rahil, puis, du même pas tranquille, il reprit sa promenade, dans la splendeur plus ardente du jour éblouissant.
LE MEDDAH
Dans les compartiments de troisième classe, étroits et délabrés, la foule, en burnous terreux, s’entasse bruyamment. Le train est déjà parti et roule, indolent, sur les rails surchauffés, que les bédouins ne sont pas encore installés. C’est un grand brouhaha joyeux… Ils passent et repassent par-dessus les cloisons basses, ils calent leurs sacs et leurs baluchons en loques, s’organisant comme pour un très long voyage… Habitués aux grands espaces libres, ils s’interpellent très haut, rient, plaisantent, échangent des bourrades amicales.
Enfin, tout le monde est casé, dans l’étouffement croissant des petites cages envahies à chaque instant par des tourbillons de fumée lourde, chargée de suie noire et gluante.
Un silence relatif se fait.
Des baluchons informes, des sacs, émergent les djouak, les gasba, les benadir et une rh’aïta, tout l’orchestre obligé des pèlerinages arabes.
Alors, dans le compartiment du centre, un homme se lève, jeune, grand, robuste, fièrement drapé dans son burnous dont la propreté blanche contraste avec le ton terreux des autres… Son visage plus régulier, plus beau d’homme du sud est bronzé, tanné par le soleil et le vent. Ses yeux, longs et très noirs, brillent d’un singulier éclat sous ses sourcils bien arqués.
De sa main effilée d’oisif, il impose silence.
C’est El Hadj Abdelkader, le meddah[7]. Il va chanter et tous les autres, à genoux sur les banquettes, se penchent sur les cloisons pour l’écouter.