Originaire de la tribu, — héréditairement viciée par les séculaires prostitutions — des Ouled-Naïl, vagabond dès l’enfance, accompagnant des meddah qui lui avaient enseigné leur art, El Hadj Abdelkader avait réussi à aller au pèlerinage des villes saintes, dans la suite d’un grand marabout pieux. Adroit et égoïste, mais d’esprit curieux, il avait, pour revenir, pris le chemin des écoliers : il avait parcouru la Syrie, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Tripolitaine et la Tunisie, recueillant, par-ci par-là, les histoires merveilleuses, les chants pieux, voire même les cantilènes d’amour et de nefra affectionnés des bédouins… Il sait dire ces histoires et ses propres souvenirs avec un art inconscient. Illettré, il jouit parmi les tolba eux-mêmes d’un respect général rendant hommage à son expérience et à son intelligence. Indolent, satisfait de peu, aimant par-dessus tout ses aises, le meddah ne voulut jamais tremper dans les louches histoires de vol qu’il a côtoyées parfois et n’a à se reprocher que les aventures, souvent périlleuses, que lui fait poursuivre sa nature de jouisseur, d’amoureux dont la réputation oblige.

En tribu, le coq parfait, l’homme à femmes risquant sa tête pour les belles difficilement accessibles, jouit d’une notoriété flatteuse et, malgré les mœurs, malgré la jalousie farouche, ce genre d’exploits jouit d’une indulgence relative, à condition d’éviter les conflits avec les intéressés et surtout le flagrant délit, presque toujours fatal. Pour l’étranger, cette quasi-tolérance est bien moindre et l’auréole de courage du meddah se magnifie encore de ce surcroît de danger et d’audace.

Aussi, durant toute la fête, les yeux du nomade cherchent-ils passionnément à découvrir, sous le voile de mystère de la tente des femmes, quelque signe à peine perceptible, prometteur de conquête.

… Après les danses, les luttes, la longue station autour du meddah, dont la robuste poitrine ne se lasse pas, après les quelques sous de la ziara donnés à l’oukil, qui répond par des bénédictions, les bédouins, las, s’endorment très tard, roulés dans leurs burnous, à même la bonne terre familière, refuge de leur confiante misère. Peu à peu, un grand silence se fait, et la lune promène seule sa clarté rose sur les groupes endormis sur la terre nue…

C’est l’heure où l’on peut voir un fantôme fugitif descendre dans le lit desséché de l’oued, où, assis sur une pierre, le meddah attend, dans la grisante incertitude… Comment sera-t-elle, l’inconnue qui, dessous l’étoffe lourde de la tente, lui fit, au soleil couchant, un signe de la main ?


… Sur des chariots, sur des mulets, à pied ou poussant devant eux de petits ânes chargés, les ziar de Sidi Abdelkader s’en vont, et, arrivés au pied de la colline, se dispersent pour regagner leurs douars, cachés par là-bas dans le flamboiement morne de la campagne.

Et le meddah, lui, prend au hasard une piste quelconque, son maigre paquet de hardes en sautoir, attaché d’une ficelle. Droit, la tête haute, le pas lent, il s’en va vers d’autres koubba, vers d’autres troupes de ziar, qu’il charmera du son de sa voix et dont les filles l’aimeront, dans les nuits complices…

Insouciant, couchant dans les cafés maures où on l’héberge et où on le nourrit pour quelques couplets ou quelques histoires, El Hadj Abdelkader s’en va à travers les tribus bédouines ou kabyles, sédentaires ou nomades, remontant en été vers le nord, franchissant en hiver les Hauts-Plateaux glacés pour aller dans les ports souriants du Sahara : Biskra, Bou-Saâda, Tiaret…

De marché en marché, de taâm en taâm, il erre ainsi, heureux, en somme, du bonheur fugitif, peu compliqué des vagabonds-nés…