Mais un jour vient, insidieux, inexorable, où toute cette progression, à travers des petites joies successives, faisant oublier les revers, s’arrête.

La taille d’El Hadj Abdelkader s’est cassée, sa démarche est devenue incertaine, l’éclat de ses yeux de flamme s’est éteint : le beau meddah est devenu vieux.

Alors, mendiant aveugle, il continue d’errer, plus lentement, conduit par un petit garçon quelconque, recruté dans l’armée nombreuse essaimée sur les grandes routes… Le vieux demande l’aumône et le petit tend la main.

Parfois, pris d’une tristesse sans nom, le vieux vagabond se met à chanter, d’une voix chevrotante, des lambeaux de couplets, ou à ânonner des bribes des belles histoires de jadis, confuses, brouillées dans son cerveau finissant…


… Un jour, des bédouins qui s’en vont au marché trouvent, sur le bord de leur chemin, le corps raidi du mendiant, endormi dans le soleil, souriant, en une suprême indifférence… « Allah iarhemou »[8], disent les musulmans qui passent, sans un frisson…

[8] « Dieu lui accorde sa miséricorde ». Se dit des morts.

Et le corps achève de se raidir, sous la dernière caresse du jour naissant, souriant avec la même joie mystérieuse à l’éternelle Vie et à l’éternelle Mort, aux fleurs du sentier et au cadavre du meddah

Bou-Saâda, février 1903.

LA DEROUICHA