Sous le ciel noir, des nuages en lambeaux fuient, chassés par le vent qui hurle. Au loin, derrière les montagnes où une obscurité sinistre semble ouvrir les portes des ténèbres infinies, la mer déferle et gronde, tandis que mugissent les oued boueux qui roulent des arbres déracinés et des rochers arrachés au flanc déchiqueté des hautes collines rouges. Le pays est raviné, hérissé de chaînes de montagnes enchevêtrées, boursouflé d’un chaos de collines où la brousse jette des taches lépreuses.
Il fait froid, il fait désolé, il pleut…
Sur les cailloux aigus, dans les flaques d’eau glacée de la piste sans nom qui est la route du douar de Dahra, une femme avance péniblement, ses loques grisâtres arrachées, enflées comme des voiles par le vent. Maigre et voûtée comme le sont vite les bédouines porteuses d’enfants, elle s’appuie sur un bâton de zebboudj. Son visage sans âge est osseux. Les yeux, grands et fixes, ont la couleur terne des eaux dormantes et croupies. Des cheveux noirs retombent sur son front, ses joues et ses lèvres bleuies par le froid se retroussent et se collent sur des dents aiguës, jaunâtres.
Elle va droit devant elle, comme les nuages qui s’en vont sous la poussée du vent… Elle va sans savoir, peut-être.
Quand elle croise les rares fellah se rendant à l’ouvrage ou les bergers, elle passe indifférente et muette.
Après des heures longues, dans le froid atroce, elle arrive à la porte d’un bordj, au fond d’un ravin que surplombent de hautes montagnes d’un noir d’encre, et où flottent des nuées livides.
Les chiens fauves, au poil hérissé, aux petits yeux louches, éclairant d’une lueur féroce le museau aigu, fait pour fouiller les chairs saignantes, s’acharnent sur la mendiante avec leur rauquement sourd qui n’a rien de l’aboiement joyeux des bons gardiens d’Europe. De son bâton, elle protège ses jambes maigres.
Sans appeler, sans frapper, elle entre dans la cour, puis, par la porte basse, dans un gourbi d’où s’échappe une fumée âcre et où bourdonnent des voix de femmes.
Autour d’un foyer de bois humide, allumé entre quatre pierres, des femmes en mlahfa blanches s’activent, préparant le premier repas de la longue journée de jeûne.
— Sois la bienvenue, mère Kheïra ! disent les femmes avec une nuance de respect dans la voix. Et elles font à l’étrangère une place près du feu.