Il comprit l’inanité de notre vouloir et la folie funeste de notre cœur avide qui nous fait chercher la plus impossible des choses : le recommencement des heures mortes.

Si Abderrahmane quitta ses vêtements de soie de citadin et s’enveloppa de laine grossière. Il laissa pousser ses cheveux et s’en alla nu-pieds dans la montagne où, de ses mains inhabiles, il bâtit un gourbi. Il s’y retira, vivant désormais de la charité des croyants qui vénèrent les solitaires et les pauvres.

Sa gloire maraboutique se répandit au loin. Il vivait dans la prière et la contemplation, si doux et si pacifique que les bêtes craintives des bois se couchaient à ses pieds, confiantes.

Et cependant, l’anachorète revoyait, des yeux de la mémoire, Ténès baignée d’or pourpre et la silhouette auréolée de Lalia l’inoubliée, et l’ombre complice des figuiers du Sahel, et les nuits de lune sur les coteaux de Chârir, sur les lavandes d’argent et sur la mer, tout en bas, assoupie en son murmure éternel.

LE MARABOUT

Les parois rouges de la montagne enserraient la vallée profonde et la brousse sombre tapissait les gorges et les fissures déchiquetées que les oueds tumultueux de l’hiver creusent dans le roc. Des oliviers sauvages, tordus et d’aspect maussade, de grands lentisques à ramure raide et immobile, au feuillage métallique, jetaient leur ombre bleue sur la terre raboteuse et dure. Au fond de la vallée, l’Ansar-ed-Dêm (la Source de Sang) jaillissait d’un creux d’obscurité, dans un fouillis de roches brisées, de stalactites dorés où, entre les mousses noires et les fougères graciles, l’eau souterraine, laissait des coulées de rouille. Parfois, à l’aube, les bergers trouvaient dans l’herbe foulée et sur la rive humide du ruisseau les traces puissantes des nefra (batailles) nocturnes ; les panthères et les hyènes venaient boire là et des querelles éclataient terribles et sournoises, entre les grands rôdeurs de l’ombre.

Sur le versant occidental des montagnes qui ferment la vallée, une forka (traction de tribu) gîtait, vivant pauvrement de quelques maigres petits champs conquis sur la montagne hostile.

Les habitants de la région parlaient arabe, mais la vallée portait le nom berbère de Taourirt et sa forka celui, plus étrange, d’Ouled-Fakroun (les Fils de la Tortue).

Même les plus vieux d’entre les fellah ignoraient l’origine de ce surnom bizarre… Peu leur importait d’ailleurs : ils étaient bien trop occupés à labourer leurs champs ingrats, à faire paître leurs maigres troupeaux, à fabriquer du charbon et, à l’occasion, à braconner un peu.

Dominant les chaumières de la fraction, au sommet d’une colline nue et rocheuse, s’élevait le gourbi, plus vaste et mieux bâti, de Sidi Bou Chakour[9], vieux marabout très vénéré dans la région. Près du gourbi, un palmier doum arborescent poussait, et son étrange parasol de feuilles en éventails abritait la natte où le pieux vieillard aimait à s’asseoir, pour méditer, dire son chapelet ou recevoir les pèlerins.