[9] L’homme à la hache.
Cependant, Sidi Bou Chakour ne dédaignait pas l’humble et dur labeur du fellah. Il labourait et ensemençait lui-même son champ et surveillait son troupeau que des enfants faisaient paître dans la montagne.
Le bédouin appelle son bétail d’un nom caractéristique : el mêl (la fortune)… Vieille tradition de la vie pastorale nomade, déjà lointaine.
Sidi Bou Chakour était un grand vieillard mince, quoique robuste. Son visage ovale, d’une beauté vraiment arabe, était bronzé et éclairé par la flamme toujours vive de son regard : sous les sourcils blancs, l’œil noir du marabout brillait comme aux jours de sa jeunesse.
Quand Sidi Bou Chakour avait senti l’approche de la vieillesse, il avait congédié, sans querelles et sans dureté, ses deux plus jeunes femmes, gardant Aouda, sage et calme.
— L’homme vieux est comme le tronc d’un jeune arbre arrivant à la force de l’âge : il ne se courbe plus.
Le courant de la rivière que Dieu nous fait descendre, nous ne le remonterons plus jamais, et il ne sied pas à la créature vieillie d’essayer de se rajeunir. L’heure est venue pour moi, avait-il dit, de laisser de ce monde tout ce qui n’est pas strictement indispensable à la vie, et de me consacrer uniquement à l’adoration de Dieu le Très Haut, et à son service dans le bien et le sentier droit.
Mais les fellahs des Ouled Fakroun obligèrent leur marabout à ne pas abandonner tout à fait les affaires temporelles. Ils avaient en lui une grande confiance et, dans toutes les circonstances difficiles, allaient le consulter.
En effet, le vieillard n’était servile envers personne, pas même envers les hokkam (autorités). Quand une cause lui semblait juste, il prenait courageusement la parole pour la défendre et, bien des fois, il avait souffert de cet esprit d’indépendance qui, s’il eût eu des émules nombreux, eût été pour sa race un gage sûr de renaissance.
Sidi Bou Chakour avait eu souvent des dissentiments avec les différents caïds qui s’étaient succédé depuis trente ans aux Béni-Bou-Abdallah, tribu dont dépendaient les Ouled-Fakroun. Mais ces hommes, bédouins eux-mêmes, avaient au fond le respect du marabout, en même temps que la crainte de sa clairvoyance et de sa liberté de langage, et ils préférèrent entretenir des rapports courtois avec Sidi Bou Chakour.