Un jour on envoya comme caïd aux Beni-Bou-Abdallah, un jeune fils de famille, devant sa nomination à la longue domesticité des siens. Cet homme, d’une platitude servile devant l’autorité, se montra d’autant plus dur envers les fellah sans défense qu’il administrait.

Fils de père naturalisé, élevé au lycée d’Oran où d’ailleurs ses études furent déplorables, nommé caïd très jeune grâce à ses hautes protections, le caïd Salah était un ambitieux, très dédaigneux au fond de sa race et sans scrupules.

Ces bédouins loqueteux, durs à la détente quand il s’agissait de donner des douros, loquaces quand ils se défendaient, irrésolus mais entêtés, le caïd ne voyait en eux qu’un vil bétail bon à mener durement et à exploiter autant que possible. Pour eux, il ne sentait aucun sentiment fraternel et il avait la naïveté étonnante et quelque peu ridicule de les considérer comme des sauvages, des êtres d’une tout autre race

D’une servilité plate vis-à-vis des autorités, le caïd Salah était hautain envers les pauvres, ses administrés. Par cette dureté envers ceux qu’il appelait dédaigneusement et avec une belle inconscience, les « Arabes », et par sa servilité, il espérait obtenir ce qu’on a le tort d’appeler les honneurs : les décorations et, qui sait, peut-être un jour un aghalik quelconque.

Dès son entrée en fonctions, dès sa première rencontre avec Sidi Bou Chakour, le caïd sentit que le marabout serait son adversaire acharné. Selon son habitude, il s’empressa de dénoncer à son administrateur et même à Alger, le marabout comme « animé d’un très mauvais esprit à l’égard de notre domination ».

Mais on savait à quoi s’en tenir sur les aptitudes policières du caïd, et le marabout fut laissé en paix.

Toutes les fois que le caïd essayait d’intervenir dans les affaires de la forka des Ouled Fakroun, il se heurtait au bon sens et à l’énergie du marabout qui ne le laissait pas circonvenir les fellah apeurés et naïfs.

Un jour même, le marabout dit en pleine djemaâ au caïd qui, par des paroles cauteleuses recelant des menaces, poussait les fellahs à céder leurs terres pour la colonisation. — « Dépouille-nous, mais ne dis pas que tu es notre bienfaiteur. »

La haine du caïd Salah pour le marabout s’envenima de tous ces échecs. Malgré tout le faux « parisianisme » du caïd, la lutte qui, dès le premier jour, se poursuivait entre lui et Sidi Bour Chakour était bien bédouine, sombre et pleine d’embûches.

Mais l’ordre le plus parfait régnait dans la forka, l’attitude du marabout était irréprochable et l’administration, malgré toutes les insinuations et les délations venimeuses du caïd, n’avait aucune raison de sévir. D’ailleurs, le caïd Salah se méprenait singulièrement sur l’effet produit par ses manières et ses procédés, il se croyait estimé tandis qu’en réalité il était méprisé. On se servait simplement de lui pour les besognes qu’il eût peut-être été imprudent de confier à d’autres, mais on ne voulait pas se créer des ennemis inutiles pour lui complaire.