Malheureusement, la triste et sombre affaire de Margueritte vint jeter la panique et la désorganisation dans tous les esprits. Le caïd, heureux de l’occasion, dénonça Sidi Bou Chakour comme fanatique et dangereux. Et un jour le vieillard partit, menottes aux mains, pour la lointaine Taâdmit dont le nom seul fait frémir les Arabes d’Algérie.

Fier et résigné, le marabout répondit aux accusations perfides du caïd par un réquisitoire précis et impitoyable contre son accusateur, contre celui que la France avait envoyé parmi eux pour la faire aimer et respecter et qui, au contraire, la faisait haïr en commettant des iniquités en son nom.

Dans le tumulte provoqué par l’affaire de Margueritte, la voix du marabout se perdit et il accepta son sort avec la résignation simple et sans faiblesse du vrai musulman.

Là-bas, dans les montagnes qui dominent les Hauts-Plateaux, avec tant d’autres internés, Sidi Bou Chakour, qu’aucun tribunal n’avait jugé ni condamné, travailla comme un forçat, coucha à terre par un froid glacial, sans même un couvrepied, mangeant pour toute nourriture un demi-pain d’une livre et demie par jour…

Quand son mari fut parti pour le douloureux exil, la vieille Aouda, accablée de chagrin, fut cruellement traquée par le caïd moderne au bagout parisien, aux manières si singulièrement distinguées. Spoliée de son petit avoir sous prétexte que Sidi Bou Chakour n’avait point de titre régulier de propriété, Aouda dut se réfugier avec l’infirme chez des fellahs. Les Ouled-Fakroun et toute la tribu murmurèrent, mais, craignant la vengeance du « caïd roumi », ils se turent et courbèrent la tête.

Les mois passèrent. La vieille femme pieuse s’éteignit bientôt, inconsolée. Quand, relâché sur l’intervention d’un fonctionnaire d’Alger, brave homme de sens droit, Sidi Bou Chakour revint à Taourirt, c’était un vieillard caduc à l’incertaine démarche, au regard perdu. Il trouva sa petite terre passée en d’autres mains, son gourbi délabré, sa vieille compagne morte, et son palmier-doum à l’ombre duquel il aimait jadis s’asseoir, abattu.

Serein et résigné, sans une révolte, le vieux marabout s’accroupit sous le lentisque de la djemaâ et attendit, en priant Dieu et en demandant l’aumône en son nom, que l’heure prédestinée sonnât.

Sidi Bou Chakour mourut peu de temps après son retour de Taâdmit, entouré de la vénération des fellahs pauvres et naïfs de la forka des Ouled-Fakroun. On l’enterra près de l’Ansard-ed-Dêm ; sa sépulture devint un lieu de pèlerinage pour les bédouins des environs, car le saint homme, sans orgueil, les avait aimés et conseillés.

FEMMES

LE PORTRAIT DE L’OULED-NAÏL