Achoura aima Si Mohammed el Arbi. Pour lui, elle sut trouver des trésors de délicatesse d’une saveur un peu sauvage.
Jamais personne ne dormit sur le matelas de laine blanche réservé au chérif et aucun autre ne reposa sa tête sur le coussin brodé où Si Mohammed el Arbi reposa la sienne… Quand il devait venir, elle achetait chez les jardiniers « roumis » une moisson de fleurs odorantes et les semait sur les nattes, sur le lit, dans toute son humble chambre où, du décor habituel des orgies obligées, rien ne restait… Le taudis qui abritait d’ordinaire tant de brutales ivresses et de banales débauches devenait un délicieux, un mystérieux réduit d’amour.
Impérieuse, fantasque et dure envers les hommes, Achoura était, pour le chérif, douce et soumise sans passivité. Elle était heureuse de le servir, de s’humilier devant lui, et ses façons de maître très despotique lui plaisaient.
Seule, la jalousie de l’aimé la faisait parfois cruellement souffrir. Les exigences de la condition d’Achoura blessaient bien un peu la délicatesse innée du chérif, mais il voulait bien, se faisant violence, les accepter, pour ne pas s’insurger ouvertement contre les coutumes, en affichant une liaison presque maritale. Mais ce qu’il craignait et ce dont le soupçon provoquait chez lui des colères d’une violence terrible, c’était l’amour des autres, c’était de la sincérité dans les relations d’Achoura avec les inconnus qui venaient quand le maître était absent. Il avait la méfiance de sa race et le soupçon le tourmentait.
Un jour, sur de vagues indices, il crut à une trahison. Sa colère, avivée encore par une sincère douleur, fut terrible. Il frappa Achoura et partit, sans un mot d’adieu ni de pardon.
Si Mohammed el Arbi habitait un bordj solitaire dans la montagne, loin de la ville. A pied, seule dans la nuit glaciale d’hiver, Achoura alla implorer son pardon. Le matin, on la trouva devant la porte du bordj affalée dans la neige. Touché, Si Mohammed el Arbi pardonna.
Apre au gain et cupide avec les autres, Achoura était très désintéressée envers le chérif ; elle préférait sa présence à tous les dons.
Un jour, le père du jeune homme apprit qu’on parlait de la liaison de son fils avec une femme du village.
Il vint à Batna, et sans dire un mot à Si Mohammed el Arbi, obtint l’expulsion immédiate d’Achoura.
Éplorée, elle se réfugia dans l’une des petites boutiques de la rue des Ouled-Naïl, dans la tiédeur chaude et odorante de Biskra.