Malgré son père, Si Mohammed el Arbi profita de toutes les occasions pour courir revoir celle qu’il aimait. Et, comme ils avaient souffert l’un pour l’autre, leur amour devint meilleur et plus humain.

… Aux heures accablantes de la sieste, accoudée sur son matelas, Achoura se perdait en une longue contemplation des traits adorés, reproduits par une photographie fanée qu’elle couvrait de baisers… Ainsi, elle attendait les instants bénis où il venait auprès d’elle et où ils oubliaient la douloureuse séparation.

Mais, le bonheur d’Achoura ne fut pas de longue durée. Si Mohammed el Arbi fut appelé à un caïdat opulent du Sud et partit, jurant à Achoura de la faire venir à Touggourt, où elle serait plus près de lui.

Patiemment, Achoura attendit. Les lettres du caïd étaient sa seule consolation, mais bientôt elles se firent plus rares. Si Mohammed el Arbi, dans ce pays nouveau, dans cette vie nouvelle si différente de l’ancienne toute d’inaction et de rêve, s’était laissé griser par d’autres ivresses et captiver par d’autres yeux. Et le jour vint où le caïd cessa d’écrire… Pour lui, la vie venait à peine de commencer. Mais, pour Achoura, elle venait de finir.

Quelque chose s’était éteint en elle, du jour où elle avait acquis la certitude que Si Mohammed el Arbi ne l’aimait plus. Et, avec cette lumière qui était morte, l’âme d’Achoura avait été plongée dans les ténèbres. Indifférente désormais et morne, Achoura s’était mise à boire, pour oublier. Puis elle revint à Batna, attirée sans doute par de chers souvenirs. Là, dans les bouges du village, elle connut un spahi qui l’aima et qu’elle subjugua sans qu’il lui fût cher. Alors, comme le spahi avait été libéré, elle vendit une partie de ses bijoux, ne gardant que ceux qui lui avaient été donnés par le chérif. Elle donna une partie de son argent à des pèlerins pauvres partant pour La Mecque et épousa El Abadi qui, joueur et ivrogne, ne put se maintenir dans la vie civile et rengagea.

Achoura rentra dans l’ombre et la retraite du foyer musulman, où elle mène désormais une vie exemplaire et silencieuse.

Elle s’est réfugiée là pour songer en toute liberté à Si Mohammed el Arbi, le beau chérif qui l’a oubliée depuis longtemps et qu’elle aime toujours.

FIANCÉE

Mohammed passa sa main droite sur sa fine barbe naissante.

— Tiens, dit-il solennellement, que l’on me rase celle-ci et que je devienne semblable à une femme, si je ne tiens pas parole, et si je ne te fais pas entrer sous la tente de mon père, ô Emmbarka ! Si je t’oublie, que mes deux yeux deviennent aveugles et que je finisse ma vie en mendiant au nom de Dieu !