Le soir d’hiver tombait, fuligineux, sur Aflou. Une vingtaine de cavaliers loqueteux passèrent au grand trot sur leurs chevaux fourbus. Sombres, ils répondaient à peine aux questions des femmes accourant en masse, vol gracieux de papillons multicolores.

Emmbarka, pâlie et maigrie, questionna du geste Bou Hafs qui passait, silencieux, drapé dans son grand burnous noir tout en lambeaux.

— Dieu lui accorde sa miséricorde ! et Bou Hafs continua son chemin, sans même se retourner au long cri de bête blessée d’Emmbarka. Elle se déchirait le visage, affolée à terre, devant sa porte, repoussant les femmes qui essayaient de la consoler…

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Emmbarka, parée de soie rose et de foulards lamés d’or, sous ses longs voiles de mousseline brodée, glisse sur les dalles, tandis que ses hanches ondulent voluptueusement.

Sur un banc, une « ghaïta » criarde jette sa note de grande tristesse sauvage, soutenue par le battement sonore des tambourins. Et Emmbarka récolte des pièces blanches que les hommes lui glissent entre les lèvres.

En attendant que quelque spahi ou quelque bédouin l’appelle pour une nuitée d’amour, elle retourne ensuite à son banc. Mais son œil est sombre, ses lèvres sans sourire : elle se souvient toujours du beau Mohammed, l’amant élu qui dort là-bas dans le Moghrid lointain[11].

Aflou, décembre 1903.

[11] Nous avons trois versions de cette nouvelle. Deuil, parut à la Dépêche algérienne en 1904. Danseuse figure aux « Notes de Route ». Fiancée est le premier état du récit, avec un début qui manque aux deux autres formes.

TAALITH