Sous la morsure du vent de mer, âpre et glacé, malgré le soleil, Mohammed Aïchouba poussait sa charrue primitive, attelée de deux petites juments maigres, de race abâtardie, à la robe d’un jaune sale. Mohammed faisait de grands efforts pour enfoncer le soc obtus dans la terre rouge, caillouteuse. Par habitude, et aussi faute d’outils et de courage, Mohammed se contentait de contourner les touffes de lentisque et les pierres trop grosses, sans jamais essayer d’en débarrasser son petit champ, le melk héréditaire et indivis des Aïchouba.
Le petit Mammar, le fils de Mohammed, cramponné à la gandoura terreuse de son père, s’obstinait à suivre le sillon où, un jour, il pousserait probablement à son tour la vieille charrue grinçante.
Mohammed approchait de la cinquantaine. Grand et sec, de forte ossature, il avait un visage allongé, tourné, encadré d’une courte barbe noire. Ses yeux d’un brun roux avaient une expression à la fois rusée, méfiante et fermée. Cependant, quand le petit Mammar s’approchait trop de la charrue, le père le repoussait doucement, et ses yeux changeaient. Un sourire passait dans son regard d’obscurité accumulée par des siècles de servitude.
Un voile déchiré, simplement passé sur la tête, achevait de donner à Mohammed, sous ses haillons, l’air d’un laboureur de la Bible…
Le champ était situé sur le versant d’un coteau aride, au milieu du chaos des collines que domine de toutes parts la muraille bleuissante des montagnes aux circuits compliqués.
En face, sur l’autre bord d’un ravin, les gourbis de la fraction des Rabta, de la tribu des Maïne.
Celui des Aïchouba était un peu à l’écart, au pied de la falaise rouge par quoi finissait la montagne. Quatre murs en pierre sèche, aux trous bouchés avec de la terre et de l’herbe, un toit en diss[14]. Comme unique ouverture, la porte très basse telle l’entrée d’une tanière. Une haie d’épines et de branches de lentisque, servant le jour à cacher les femmes, et la nuit à abriter le troupeau.
[14] Herbe longue et dure.
Mohammed était l’aîné, le chef de famille. Ses deux frères, plus jeunes, habitaient sous son toit. Le premier, Mahdjoub, était marié. Se désintéressant du travail au champ, il élevait des brebis et des chèvres, et fréquentait les marchés. Benalia, le cadet, ne ressemblait pas à ses frères. Il avait dix-huit ans, et refusait de se marier.
Il gardait le troupeau et braconnait dans la montagne. Voleur à l’occasion, mauvais sujet irréductible, malgré les corrections que lui donnaient ses frères, il passait ses journées assis sur quelque rocher, en face du grand horizon doré, à jouer de la flûte bédouine ou à improviser des complaintes. Lui seul, peut-être, dans sa tribu, voyait la splendeur des décors environnants, la menace des nuages sur la crête des montagnes obscures et le sourire serein du soleil dans les vallées, toutes blondes avec des horizons bleus.