Alors, de tous les points de l’horizon, sur la terre bédouine, une voix monte, lente, plaintive… Les burnous terreux ont un frémissement, et les larges poitrines se dilatent. Après un bref silence, la voix profuse, la voix immense reprend son rappel de l’unité divine. Alors, très vite, les hommes rentrent sous le toit surbaissé de leur gourbi. Là, autour des feux de bois vert qui irritent leurs beaux yeux d’ombre, les jeunes femmes en haillons servent ce repas tant attendu depuis l’aube, dans la fatigue du travail ingrat, les reins cassés, les pieds embourbés sur la terre détrempée.

Ils fument, ils boivent un peu de café et ils mangent, les laboureurs et les bergers bédouins ; et une lueur de joie adoucit leurs faces rudes. Une espérance renaît dans leur cœur habitué à redouter l’infortune sans cesse renaissante pour eux, les plus déshérités des hommes : peut-être Dieu aura-t-il pitié d’eux, cette année, peut-être la récolte sera-t-elle bonne, et les charges moins lourdes… In châ Allah !

Après le repas du Magh’reb, les hommes ressortent et vont se réunir dans un grand gourbi croulant qui sert de café maure. Là, les plus jeunes chantent, debout, par groupes se faisant face, aux sons cadencés et sourds des guellal… Par-ci par-là, le susurrement discret d’un flageolet de roseau vient ajouter sa note fluette d’immatérielle tristesse, plainte ou appel libre vers la vie errante, qui est le chant des bédouins.

Vers le milieu de la nuit, la gaîté tombe, et la lueur pâle des étoiles d’hiver éclaire vaguement les groupes grisâtres, assoupis. Puis, lentement, ils se lèvent et regagnent en silence leurs demeures, où les attendent les bédouines tatouées, aux attitudes d’idoles de jadis, qui leur servent le dernier repas, le sehour… Quelques cigarettes alanguissent encore la demi-somnolence de l’heure. Tout s’endort. Seuls la lamentation sauvage du chacal dans la montagne, le rauquement féroce des chiens vigilants et, par intervalles, le chant enroué du coq, viennent troubler le grand silence de la nuit plus froide et plus noire.

Et demain, dès l’aube maussade, sans boire, sans manger, sans même fumer, il faudra reprendre le dur labeur, la tête à la pluie transperçant les haillons, les pieds dans la boue gluante et glacée.

Noté au douar Hérenfa (Ténès).

FELLAH

La vie du fellah est monotone et triste, comme les routes poudreuses de son pays, serpentant à l’infini entre les collines arides, rougeâtres sous le soleil. Elle est faite d’une succession ininterrompue de petites misères, de petites souffrances, de petites injustices. Le drame est rare et quand, par hasard, il vient rompre la monotonie des jours, il est, lui aussi, réduit à des proportions très nettes et très minimes, dans la résignation ambiante, prête à tout.

Dans ce petit récit vrai, il n’y aura donc rien de ce que l’on est habitué à trouver dans les histoires arabes, ni fantasias, ni intrigues, ni aventures. Rien que la misère tombant goutte à goutte, sans cesse, sur de la chair habituée, depuis toujours, à sa brûlure.