Il avait déjà vu vendre aux enchères un champ d’orge et trois beaux figuiers, que M. Faguet avait fait acheter par l’un de ses khammès.

Les usuriers ! Seuls, ils pouvaient le tirer d’affaire. Il fallait bien semer. Et Mohammed calculait, se demandant s’il s’adresserait au roumi de Ténès ou aux Kabyles des « centres ». M. Faguet lui prêterait le grain en nature, au double du prix courant ; les Kabyles, pour un prêt de quinze francs, lui feraient signer un billet de trente…

Mohammed, lentement, marchait le long de son champ, en songeant aux usuriers. Le vent froid s’engouffrait dans le vieux burnous déchiré, dans la gandoura en loques, et pleurait sa tristesse inexpliquée autour de cette tristesse humaine.

*
* *

Le « centre » des Trois-Palmiers, en arabe Bouzraïa, est un village de création officielle. Les terrains de colonisation ont été prélevés sur les meilleures parcelles des tribus de Hemis et de Baghadoura, par expropriation ; le « centre » ne doit sa prospérité relative qu’au grand marché arabe du vendredi.

Sous les eucalyptus au feuillage rougi par l’hiver, sur une côte pulvérulente, une foule compacte se meut : burnous grisâtres, burnous bruns, voiles blancs. Dans les cris des hommes et des bêtes, les Bédouins vont et viennent. Les uns arrivent, les autres s’installent. Et une grande clameur s’élève, cri rapace de cette humanité dont la pensée unique est le gain. Vendre le plus cher possible, tromper au besoin, acheter à vil prix, tel est le but de cette foule disparate, mélange confus d’Européens, d’Arabes, de Kabyles et de Juifs, rendus tous semblables en leur soif de lucre.

Mohammed et Mahdjoub étaient descendus au marché dès l’aube. Le long de la route, ils avaient marché ensemble, accompagnés de leur jeune frère Benalia, qui poussait devant lui trois chèvres que Mahdjoub voulait vendre. Mohammed était monté sur sa petite jument, avec Mahdjoub en croupe, tandis que Benalia marchait à pied. Il chantait :

« Le berger était sur la montagne. Il était petit, il était orphelin. Il jouait de la flûte. Il gardait les moutons et les chèvres de Belkassem. La panthère est venue à la tombée de la nuit, à l’orée des bois : elle a dévoré le petit berger et le troupeau.

« Les enfants de Belkassem ont pleuré le beau troupeau, les belles chèvres… Personne n’a pleuré le petit berger, parce qu’il n’avait pas de père… »

Benalia improvisait, et sa voix jeune et forte s’en allait aux échos de la forêt, dans la montagne pleine d’épouvantements. Poète inconscient, il disait la vérité de sa race et chantait les réalités de la vie des douars… Mais voleur et mauvais sujet, il n’obtenait pas d’attention et il était inestimé par les hommes de sa tribu.