— Nous partageons le péché : nous prêtons ; vous autres Arabes, vous empruntez. Sans votre rapacité, à qui prêterions-nous ?
— Ce sont les Juifs qui vous ont appris ce métier-là.
— Assez. Veux-tu de l’argent, ou non ? Et combien te faut-il ?
— Au cours du blé dur et de l’orge, il me faut seize francs.
— Seize francs… Tu me feras un billet de trente-deux francs.
— Voilà un trafic de Juif ! Avec quoi payerai-je un intérêt pareil ?
— Arrange-toi.
Le marchandage fut long et âpre. Mohammed se défendait dans l’espoir de gagner un ou deux sous.
Kaci ou Saïd voyait qu’il tenait sa proie et goguenardait, tranquille, Enfin, sans que l’usurier eût cédé un centime, le marché fut conclu. Le lendemain matin, on irait chez l’interprète et on signerait le billet, et, pour se mettre d’accord avec la loi, on y porterait la mention bénigne : « Valeur reçue en grain » écartant l’idée d’usure. Mohammed Aïchouba aurait seize francs pour compléter ses semences et, après la moisson, il rendrait le double.
Il passa la nuit, roulé dans son burnous, près du café maure. Une inquiétude lui venait bien : avec la faible récolte qu’il y aurait sûrement, puisque l’année commençait par un froid excessif et trop de pluie, comment payerait-il toutes les échéances tombant, inexorables, après la moisson, en août ? Mais il se consola en disant : « Dieu y pourvoira ! » et il s’endormit.