Une femme entra, éplorée. C’était Aïcha, une voisine. Elle s’accroupit dans un coin et se mit à se lamenter. Jeune encore, elle eût eu un visage agréable, sans les tatouages qui ornaient son front, ses joues et son menton.
— Qu’as-tu, ma fille ? demanda la vieille. Tes enfants sont-ils malades ?
— Oh, mère, mère ! L’autre jour, comme mon mari labourait chez le caïd, des Zouaoua ont passé. Ils m’ont montré de beaux mouchoirs en soie rose, à quatre francs. J’en ai acheté deux, parce que le Kabyle me promettait d’attendre jusqu’à la fin du mois. Ma mère m’aurait donné l’argent. A présent le Kabyle prétend que je lui dois douze francs et il m’assigne en justice. Mon mari m’a battue et il veut me répudier. Je ne sais pas s’il aura assez pour payer… Mon Dieu, aie pitié de moi ?
— Moi, dit Aouda, je n’achète jamais à crédit. J’ai gardé de la laine pour plus de trois francs, et quand je fais le beurre, j’en cache aussi que je fais vendre par des enfants. Le grain aussi, j’en vends en cachette, comme ça j’ai de l’argent pour m’acheter ce que je veux.
Comme la sœur de Mohammed, Fathma, se rapprochait, les femmes s’apitoyèrent sur le sort d’Aïcha, la voisine.
— Brûle un peu de corne de bélier de la grande fête et mets la cendre dans le manger de ton mari : il ne pourra plus te répudier. Mais garde-toi d’en goûter, car ça empêche les femmes de devenir enceintes.
La vieille connaissait les sortilèges.
Aïcha joignit les mains, puis elle embrassa le pan crasseux de la mlahfa de la vieille :
— Mère, je t’en supplie, viens chez moi. Mon mari est parti ; prépare-moi la corne toi-même. J’en ai justement deux.
— Après avoir fait cela, il faut que je parfume mon gourbi au benjoin pendant quatre jours et que je brûle deux bougies de cire vierge pour Sidi-Merouan. Donne-moi six sous, j’irai.