— Toi, fille de serpent, tu n’as rien à me dire. Tu es fière, parce que tu es bien habillée, vipère !

Mahdjoub haussait les épaules, impatienté.

— Si tu étais à moi, dit-il, je te mettrais à la porte à coups de pieds. Mohammed est trop patient.

Au fond, Mohammed avait bien envie de répudier Aouda, mais il regrettait l’argent de sa rançon, et il se contenta, comme toujours, de la faire taire en la battant.

Le lendemain, l’état de l’enfant empira. Mohammed, désolé, le veillait, morne. Les remèdes des vieilles ne soulagèrent pas le petit et, dans la nuit du dimanche, il mourut. Quand les menottes convulsées retombèrent inertes, Mohammed crispa ses mains calleuses sur le petit cadavre et resta là, pleurant à gros sanglots, avec des gémissements, comme un enfant.

Autour du tas de chiffons qui avait servi de lit au petit Mammar, les femmes, accroupies, poussaient de longs hurlements lugubres, en se griffant le visage. Aouda, par nécessité et par habitude, imitait les autres, mais, dans ses yeux noirs, une joie mauvaise brillait.

Et Mohammed pleurait là cette dernière misère, la mort de son fils unique, ce petit Mammar si joli, si plein de vie, qui le suivait partout, qui le caressait, qui était sa seule joie.

Peu à peu, le « fellah » cessa de pleurer et resta là, accroupi, immobile, à regarder le cadavre de son enfant. Puis, il souleva les petites mains crispées qui semblaient s’abandonner encore, la petite tête aux yeux clos… Et, avec un long cri de bête blessée, il retomba sur les chiffons et pleura, pleura jusqu’au jour quand les femmes lui prirent le petit pour le laver et le rouler dans le linceul blanc, grand comme une serviette.

Quand Mammar fut enterré sur la colline, dans la terre pierreuse, Mohammed, sombre et muet, ramassa des pierres et des branches et bâtit une cahute au pied du figuier où il jouait, tous les jours, avec son fils. Il porta là quelques loques, sur une vieille natte, et s’étendit. Mais le lundi vint. L’argent manquait, il fallait vendre encore du beurre et du miel, et acheter avec l’argent du Kabyle, le grain. Puis, il faudrait ensemencer. Mahdjoub appela son frère aîné.

— Frère, pour qui travaillerai-je à présent que mon fils est mort ? dit Mohammed en se levant tristement, sans force et sans courage, pour la besogne obligée.