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L’hiver passa. A la mechta des Chénouï, Kaddour était resté un étranger. Il était devenu un laboureur déplorable, passant des heures à fumer, vautré dans la brousse, tandis que les bœufs sommeillaient dans le sillon interrompu. Aly s’était marié, et, comme Mohammed, il se méfiait de Kaddour, lui témoignant ouvertement son inimitié. Le père Chénouï, silencieux et raide, manifestait sa désapprobation, n’adressant jamais la parole à Kaddour.
Dans la forka d’ailleurs, on méprisait le tirailleur, on lui reprochait de jurer et de blasphémer parfois.
Et il se sentait gênant, détesté, stigmatisé pour toujours, comme si sa chair avait gardé l’empreinte indélébile de la veste bleue.
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Le soleil déjà chaud du printemps brûlait les collines. Depuis quarante jours, pas une goutte de pluie n’était tombée. Dans les champs pâles, de larges taches livides se formaient, comme des lèpres, des brûlures mauvaises.
De tous les douars éparpillés dans la campagne, un grand cri montait vers l’ironie du ciel souriant. Encore la sécheresse, qui décimait les fellahs depuis deux ans !
Chez les Chénouï, la misère aigrissait les cœurs. La vieille Kheïra était morte. Le tirailleur était de trop.
Un jour, la haine, latente depuis des mois, qu’il y avait entre Kaddour et Mohammed, les jeta l’un contre l’autre, le couteau à la main. Séparés par le vieux Chénouï, à coups de matraque, ils restèrent tremblants de rage.
Et, malgré les larmes secrètes de Fathma, Kaddour s’en alla, un matin, sans dire adieu aux siens, le cœur durci et fermé à jamais.