Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre » de Robespierre.
Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Naga, des champs pierreux et roux, pauvres d’ailleurs… Mais les « directeurs », les « inspecteurs » et autres fonctionnaires d’Alger, chargés de « peupler » l’Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus.
Pendant un mois, les paperasses s’étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n’était que la ruine d’une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.
Qu’importait ? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d’Alger…
Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.
Mais l’expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits légaux de chacun des fellahs au terrain occupé. Pour cela, on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.
Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là, encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains…
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Le soleil de l’automne, presque sans ardeur, patinait d’or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruines et l’herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.
En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s’entassait. Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d’une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.