Il y avait là toutes les variétés du type tellien : profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d’oiseau de proie ; faces alourdies de sang noir, lippues, glabres ; visages arabes, aquilins et sévères.
Les voiles roulés de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyants au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d’archaïsme, et sans les laides constructions « européennes » d’en face, la vision eût été sans âge.
Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l’œil soucieux, attendait un peu à l’écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d’or terne flottait.
Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.
On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu’on avait, avant la pression définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.
Et une angoisse leur venait d’attendre aussi longtemps… On les avait convoqués pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.
Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment, attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C…, mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d’un sou… Puis à une heure, ils retournaient s’asseoir le long du mur et attendre… Au « magh’reb », ils s’en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation… et la houle d’or rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, parait leur lente souffrance.
A la fin, beaucoup d’entre eux n’avaient plus ni pain ni argent pour rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d’un mur, roulés dans leurs haillons…
Devant les bureaux, un groupe d’hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.
Parfois, un fellah, timidement, venait les consulter… Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les makhzenia[16] et les chenâbeth[17] qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient :