Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel les deux jeunes gens se trouvaient.

—Allons-nous-en, rentrons chez moi…, veux-tu? proposa Gemma.

Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer… veux-tu?» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps d'achever sa phrase.

Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.

XXVIII

Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils avançaient comme dans un rêve.

Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait, et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.

Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les trouvait exquis!

Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.

Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du premier amour s'accomplissaient en eux.