Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le devança puis se retourna… Il vit un large visage jaunâtre, de petits yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!

«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit
Sanine.

—Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?

Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:

—Dmitri Sanine?

—Oui, moi-même! répliqua Sanine.

Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.

—Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,—d'où viens-tu? À quel hôtel?

—Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma femme… et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.

—Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié… et que ta femme est d'une beauté remarquable.