Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant.

Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de ses joues non pas une, mais trois petites fossettes—et ses yeux souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche.

Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait ses joues bouffies, incolores et déjà ridées.

Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que
Sanine.

Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!

Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque morceau.

D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il l'avalait en faisant claquer ses lèvres…

Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement… mais sur quel sujet?… Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau dans sa propriété… et il en parlait avec amour, accumulant les détails, et n'employant que les diminutifs affectueux…

Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,—il avait à plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid, froid comme la glace—Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais, rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui porter le lendemain.

Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire—son sommeil n'avait duré qu'une heure et demie—et après avoir bu un verre d'eau de Seltz avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre, il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il serait disposé à faire avec lui une partie de douratchki.