Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites souris.
Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.
Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis d'ombre, et quand même lumineux…
Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se trouvait-il là?
XI
La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le premier client de la journée.
Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en retirant son bras.
—Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse au jeune Russe.
Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra dans la confiserie.
Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.