—Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?
—Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte et mon adresse… Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand il voudra.
Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.
Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le retint en disant:
—Calme-toi, Dœnhoff, calme-toi!…
Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière, dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait l'honneur de se présenter chez lui.
Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.
M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.
Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait remis un bout de carton… sa carte de visite, sans doute… Le cœur de l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.
Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir sans colère.