M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption… mais il parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son avis.
Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait évité tout désagrément.
Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de la société—«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la révolution—nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire. Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille immoralité.
M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral et immoral, convenable et inconvenant…
Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé! À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard suppliant.
Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cœur, sans s'en rendre tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.
Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.
En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du jeune homme et dissimula aussitôt la fleur.
Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas. Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le perron, déclara que Frau Lénore dormait.
Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de son ami, tant son admiration pour lui était grande.