—Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola… Pour rien au monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de sang… Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à venir… Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cœur.
—L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un fauteuil sans attendre l'invitation. Si ce feroflucto spitcheboubio, ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur… tant pis pour lui… Il n'a pas de cœur pour un sou… basta!… Quant aux conditions du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs dragons… et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers… Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre… Puis j'ai souvent discuté ce sujet avec votre principe Tarbusski… Est-ce que ce témoin sera bientôt là?
—Je l'attends d'un instant à l'autre… Le voici, ajouta Sanine en jetant un coup d'œil sur la rue.
Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.
Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.
Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:
—Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.
Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!…
Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de témoin comme s'il jouait un rôle.
Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.