Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait pas… Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de grands et hauts nuages arrondis.
Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue. Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne, admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et vibrante.
Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et sauterait le plus haut.
Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris. Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.
Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio, beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue et de tirer la langue en trompette.
Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien ne resta pas longtemps à ce diapason.
Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?
Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.
À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le bonheur idéal, suprême!
Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent… il sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la sévérité… Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur lui-même!…