Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et la joie, l'extase infinie…
Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans l'angoisse de l'attente frémissante.
Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien… ne l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant… Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette idée: «Si quelqu'un savait!!»
L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval fondu… en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son témoin, MM. Daenhoff et von Richter.
Les officiers, le monocle à l'œil, le regardèrent et sourirent…
Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous les deux se remirent immédiatement en route.
Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.
—On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui, mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!
À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.
La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.