Je vous ai envoyé ma dernière lettre de Marseille, le jour de mon départ pour Toulon—il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas grand'chose.... Voyons cependant.
Je suis arrivé à Toulon de grand matin, après un voyage de nuit assez désagréable, par de mauvais chemins.—Toulon est une assez jolie ville, pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.—Il faisait un temps assez extravagant, de grosses nuées chargées de pluie passaient lourdement sur la ville, en laissant échapper de véritables torrents d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement; puis une fois la bourrasque passée, un vigoureux soleil, radieux et gai, venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.
Toulon est entouré de hautes montagnes d'un gris jaunâtre; rien n'était charmant comme de les voir sortir peu à peu à la lumière, à travers les derniers brouillards de l'ondée qui s'en allait. Je m'embarquai dans un petit bateau à voile et je fis une tournée dans la rade qui est fort belle et spacieuse. Nous passâmes devant la frégate le Muiron, qui ramena Napoléon d'Égypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.—Pendant les cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois ondées, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant, pendant et après, sur la mer, était quelque chose de magnifique. Elle prenait tantôt une teinte d'encre de Chine nacrée avec des reflets bleuâtres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec de petites paillettes d'or; à droite, elle était d'un blanc laiteux; à gauche, près des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'écume... et tout cela changeait, se déplaçait à chaque instant, selon qu'on tournait la tête ou que les nuages passaient.
Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de voir les forçats; mais aussitôt que je déclinai ma qualité d'étranger, et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entrée.—Il était venu, à ce qu'il paraît, de nouveaux ordres, très sévères. Là-dessus, je m'en fus à mon hôtel et m'apprêtais déjà à partir pour Hyères, quand je fus pris d'une espèce d'attaque nerveuse à l'estomac, qui me força de rester.—J'envoyai chercher un médecin qui m'administra des calmants, m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire hier à quatre heures, je partais, parfaitement rétabli, frais et dispos, pour Hyères, où j'arrivais juste à temps pour me mettre à table avec un Anglais roux, horriblement gêné dans ses mouvements par une cravate en crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique à la figure repoussante—un bouc avec des yeux de perroquet—et un vieux capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la grande habitude qu'il en a contractée avec les Bédouins.
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Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas?... Je dîne chez vous dimanche 5; voulez-vous accepter cette invitation?—C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois, vous aurez un convive de plus à table. Je demande pour ce jour-là une charlotte russe.
La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un bout à l'autre, sans la moindre petite échappée de lumière. Aujourd'hui, après mon excursion à la poste, je suis entré à l'église, qui est très ancienne et très bien conservée. L'intérieur en est triste et sombre; la lumière y pénètre à peine à travers les vitraux coloriés—il n'y en a pas un qui soit blanc. Au moment où j'entrais, tous les prêtres (il y en avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprêtaient a chanter le Requiem devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les chaises. Les prêtres et les enfants de chœur se mirent à psalmodier d'une voix criarde et fausse... Décidément, je préfère le grand air, le bûcher et les jeux des anciens.
A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des îles avec l'Odyssée et d'y rester un temps indéfini......
J'ai encore une comédie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter Hyères. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de l'hiver.—C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il le faudra.
Eh bien? et Jeanne la Folle, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous déjà eu quelques «glimpses» de la musique du Prophète à l'époque de mon retour? C'est ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bénisse un million de fois.