Mille amitiés à tous les vôtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A revoir donc—à table—le 5.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
XII
Versailles, mercredi 10 janvier 1849.
Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien! je ne vais pas mal non plus. Le bon Müller, avec lequel j'ai passé presque toute la journée d'hier, a dû vous le dire.
Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de désagréable à mes nerfs. Le scélérat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je m'ennuie un peu à Versailles—mais j'y tiendrai bon, je traduis, je lis Saint-Simon, je me promène, je vais au café lire les journaux—et déjà les habitués, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me regardaient en dessous et de côté, comme le font d'habitude les sangliers acculés dans les tableaux de chasse—commencent à me soulever leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino entrecoupée aux mêmes endroits par les mêmes plaisanteries—à un sou le cent!—et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo. Non, je ne demande rien, je regarde ces «plantes bulbeuses», et leur air de tranquillité inaltérable et simplement bête m'inspire une espèce d'ennui résigné—c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne m'extraire une molaire!
Vous attendez-vous à ce que je vous dise quelque chose de Versailles? oui? Eh bien, vous serez attrapée. Vous connaissez mon culte de l'imprévu, et ici je ne saurais dire que des choses usées jusqu'à la corde et que tout le monde a entendues et répétées mille fois. Du reste, avec les mots suivants, que je vais vous écrire: grandeur, solitude, silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glacées, grands souvenirs, longues avenues désertes—avec ces mots que vous remuerez comme les pierres d'un kaléidoscope—avec votre imagination et votre esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en état de vous dire à vous-même tout ce que j'aurais pu vous écrire, et mille millions de fois mieux encore (j'ai hâte d'ajouter ces dernières paroles, car sans cela ma phrase devenait d'une fatuité à faire trembler), si vous ne préférez pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empêcher de vous conseiller.
J'ai cependant été chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.
J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai, étourdi, peu ou point d'éducation, spirituel, railleur et quelque peu mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans véritable dignité; l'autre doux, rêveur, paresseux et gourmand, nourri des lectures de Lamartine, insinuant et dédaigneux en même temps. Ils fréquentent le même café que moi. Le premier appartient (si un chien peut appartenir!!!) à un petit chirurgien d'armée très maigre, très laid et très revêche; le second a pour maîtresse la dame du comptoir, vieille petite femme, édentée à force d'être bonne.—Il y en a qui vous font cet effet-là.—J'ai invité le premier à venir me voir, mais il prétend que son maître lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne raison et me suis contenté de lui donner un morceau de sucre qu'il a croqué à l'instant même en remuant sa queue avec politesse et vivacité.
Sur ce, je baise vos belles mains et reste à tout jamais