Votre
IV. TOURGUENEFF.
XIII
Paris, dimanche soir, juin 1849.
Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous à Courtavenel? Je vous donne en mille de deviner ce à quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en mille—car vous l'avez déjà deviné à la vue de ce morceau de papier de musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai composé ce que vous voyez—musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a coûté de peine, de sueur au front, d'agonie mentale, se refuse à la description. J'ai trouvé l'air assez vite—vous comprenez: l'inspiration!—mais ensuite le trouver sur le piano—et puis l'écrire.... J'en ai déchiré quatre ou cinq brouillons; et même maintenant je ne suis pas sûr de ne pas avoir écrit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce, s'il vous plaît? J'ai dû rassembler à grand'peine tout ce qui a surnagé de bribes musicales dans ma mémoire, je vous assure; la tête m'en fait mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-être pendant deux minutes.
Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;—je vais sortir demain pour la première fois. Voyons, arrangez à cela une basse comme pour les notes que j'écrivais au hasard. Si votre frère Manuel m'avait vu à l'ouvrage—cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en agitant ses bras d'une manière gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est aussi difficile que ça de composer de la musique? Meyerbeer est un grand homme!!!
Lundi.
A mon réveil, j'ai trouvé votre lettre et ne suis plus en train de plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises choses inutiles dans le monde—le choléra, la grêle, les rois, les soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?
A propos de choléra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantôt c'était le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le développe. Il s'accommode de tous les régimes, ce gaillard-là.—Pour moi, je sens sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir aujourd'hui,—ne voilà-t-il pas qu'il me survient une espèce de fluxion à la joue! De par tous les diables,—où ai-je pu prendre du froid,—moi qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois obligé de la garder encore aujourd'hui.
Le désastre survenu à Courtavenel me rappelle une scène pénible dont j'ai été témoin en Russie. Toute une famille de paysans était sortie en chariot pour aller faire la récolte d'un champ à eux, situé à quelques verstes de leur village; et ne voilà-t-il pas qu'une grêle épouvantable vient détruire de fond en comble tous les épis! Ce champ si beau n'était qu'une mare de boue. Je vins à passer par là; ils étaient tous silencieusement assis autour de leur téléga; les femmes pleuraient; le père, tête nue et la poitrine découverte, ne disait rien. Je m'approchai d'eux, je tâchai de les consoler, mais à mon premier mot, le paysan se laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena sa chemise de grosse toile grise sur la tête. Ça a été le dernier geste de Socrate mourant: dernière et muette protestation de l'homme contre la cruauté de ses semblables ou la brutale indifférence de la nature. C'est qu'elle l'est: elle est indifférente; il n'y a de l'âme qu'en nous et peut-être un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la vieille nuit cherche éternellement à engloutir. Cela n'empêche pas cette scélérate de nature d'être admirablement belle; et le rossignol peut nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte à demi broyé se meurt douloureusement dans son gésier. Sagre-gorgon, que c'est noir!—je crois que j'ai été trop éloquent,—mais ça ne fait rien.