La journée d'hier a été moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous jouions au whist, il est survenu un grand événement. Voici ce que c'était: un gros rat s'était introduit dans la cuisine, et Véronique, dont il avait dévoré la veille le chausson (quel animal vorace! passe encore si c'était celui de Müller), avait eu l'adresse de boucher le trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous levons tous, nous nous armons de bâtons et nous entrons dans la cuisine. Le malheureux s'était réfugié sous l'armoire du coin; on l'en chasse,—il sort. Véronique lui lance un coup sans l'atteindre; il rentre sous l'armoire et disparaît. On cherche, on cherche dans tous les coins,—pas de rat. On se donne inutilement au diable—enfin, Véronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue grise s'agite rapidement dans l'air,—le rusé coquin s'était fourré là!—Il descend comme l'éclair,—on veut le frapper,—il disparaît de nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,—rien! Et remarquez qu'il n'y a que très peu de meubles dans la cuisine. De guerre lasse, nous nous retirons,—nous nous remettons au whist.—Voilà que Véronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des pincettes.—Imaginez-vous où il s'était caché! Il y avait sur une table dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de Véronique,—il s'était glissé dans une des manches.—Notez que j'ai remué cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches. N'admirez-vous pas la présence d'esprit, le rapide coup d'œil, l'énergie du caractère de cette petite bête? Un homme, dans un pareil péril, aurait cent fois perdu la tête. Véronique allait sortir et abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mérité de «sauver sa viande».
Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le National une fâcheuse nouvelle: il paraît qu'on a arrêté plusieurs démocrates allemands.—Müller serait-il du nombre?—J'ai peur aussi pour Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.—La réaction est tout enivrée de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son cynisme.
Le temps est très doux aujourd'hui, mais en juin on désirerait autre chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est pas trop frais. Vous nous ramènerez les beaux jours.—Nous ne vous attendons pas avant samedi.
Nous y sommes résignés.... Une petite note de la direction dans le journal ne nous laisse pas d'illusions là-dessus.—Patience! mais que nous serons heureux de vous revoir!...
Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres. (Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)
P. S.—Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.—Au nom du ciel, soignez-vous.—Mille amitiés à vous et aux autres.
Tausend Grüsse.
Jhr IV. TOURGUENEFF.
XV
Courtavenel, 19 juin 1849.