Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à Courtavenel. Ce que vous nous dites du Prophète nous a fait beaucoup réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le dites; je vous jure que je le désire de tout mon cœur; vous êtes capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: She is wonderful; quite extraordinary. Oh yes, oh yes! Tout cela est nécessaire, et quand vous viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que j'appelle parler le langage de la raison.

Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous, que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.

Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par des Que sabes tu! et Calla, majadera, que par des raisons solides... Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain, et je vais rester seul.

C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous attendons Jean demain.

Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant. L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des arbres qui ont la permission de se remuer un peu.

A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé Hermann, je lui cherche sa Dorothée. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble beaucoup à Gretchen; un chêne a été baptisé Homère, un orme l'aimable vaurien, un autre la vertu effarouchée, un saule Mme Vanderborght.

Lundi 16.

Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie, n'est-ce pas?

M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès 80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais, assez parler d'arbres comme cela.

Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures... je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il s'agit...—«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien! ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire, il n'en rougit même pas (textuel); il est rusé, ce chien, ah! je crois bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.—«Vous perdez votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille.