Chère amie,
Je reviens à Spasskoïé après une absence de quatre jours et je trouve votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous parler de mes pressentiments; je m'efforçais de me persuader à moi-même que tout pouvait encore bien finir,—et voilà qu'il n'est plus! Je le regrette beaucoup pour lui-même; je regrette tout ce qu'il a emporté avec lui; je ressens profondément la cruelle douleur que cette perte vous a causée, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement. Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent être bien tristes aussi tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent doivent se resserrer encore plus étroitement; ce n'est pas une consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends, c'est un cœur bien dévoué qui vous dit de compter sur lui comme sur celui qui vient de cesser de battre.
Je ne peux m'empêcher de penser à la dernière fois que j'ai vu Scheffer; il avait si bon air que l'idée d'une dernière entrevue ne pouvait pas même se présenter à mon esprit. Il était en train de peindre un Christ avec la Samaritaine; je m'assis derrière lui et nous causâmes longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'était dans les premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!
Je suis trop sous l'impression de cette funèbre nouvelle pour vous parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai passé trois journées fort agréables chez des amis[84]: deux frères et une sœur, excellente personne qui se sent très malheureuse. Elle a été forcée de se séparer de son mari, espèce de Henri VIII campagnard fort dégoûtant; elle a trois enfants qui viennent très bien, surtout depuis que le papa n'est plus là. Il les traitait fort durement par système; il se donnait le plaisir de les élever à la spartiate, tout en menant un train de vie directement opposé. Ces choses-là arrivent souvent: on se donne ainsi les agréments du vice et de la vertu,—ceux de la vertu par procuration.
Des deux frères, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant garçon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en même temps, très bon, très tendre et délicat de goût et de sentiment, un être véritablement original. Le troisième frère (le comte L. Tolstoï, celui dont je vous ai parlé comme d'un de nos meilleurs écrivains, cela vous fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est mon voisin;—mais pour Tolstoï: il est sérieusement et pour tout de bon un talent hors ligne, et j'espère bien un jour vous en convaincre en vous traduisant son Histoire d'une enfance. Je ferme ici cette interminable parenthèse). Le troisième frère, dis-je, qui devait venir, n'est pas venu. La sœur est assez bonne musicienne; nous avons joué du Beethoven, du Mozart, etc.
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I. TOURGUENEFF.
XXXVIII
Spasskoïé, 21 juillet 1858.
Chère et bonne madame Viardot,