Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes. Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parlé dans mes lettres de Rome, vient de mourir du choléra à Saint-Pétersbourg.
Pauvre homme! après vingt-cinq années de travail, de privations, de misère, de réclusion volontaire, au moment où son tableau venait d'être exposé, avant d'avoir reçu une récompense quelconque, avant même de s'être convaincu du succès de cette œuvre à laquelle il avait voué toute sa vie,—la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais plus cruelle, car elle ne frappe pas à la tête! Un méchant article de journal qui lui disait des injures, puis des dédains calculés, voilà tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui s'est écoulé entre son retour et sa mort. Quant à son tableau[85], il appartient certainement à cette époque de l'art où nous sommes entrés depuis un siècle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une époque de décadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la philosophie, de la poésie, de l'histoire, de la religion. Il y a des défauts déplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une œuvre sérieuse, élevée, et dont il faut désirer l'influence en Russie, ne fût-ce que comme réaction à l'école fondée par Bruloff[86]...
IV. TOURGUENEFF.
XXXIX
Spasskoïé, 30 juillet 1858.
...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se passer: J'ai beaucoup travaillé à un roman que j'ai commencé et que j'espère finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis allé à la chasse à 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours, car les marais étaient encore vides, le temps de la migration des doubles et des bécassines n'est pas encore commencé. Je m'occupe en même temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les paysans: à partir de l'automne, ils seront tous mis à l'obroc, c'est-à-dire que je leur céderai la moitié des terres pour une redevance annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce ne sera qu'un état transitoire, en attendant la décision des comités[88]: mais rien de définitif ne saurait être fait d'ici là.
Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'écrire. Que j'aurais été heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les caractères, le but que je me suis fixé, etc.; comme j'aurais recueilli précieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci, j'ai longtemps médité mon sujet, et j'éviterai, je l'espère, les solutions impatientes et brusques qui vous choquaient à bon droit. Je me sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est déjà loin de moi; j'écris avec un certain calme qui m'étonne: pourvu que l'œuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit médiocre.
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IV. TOURGUENEFF.