Et maintenant mille et mille souvenirs et amitiés. Je vous baise tendrement les mains.
IV. TOURGUENEFF.
XLII
Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
jeudi, 14 janvier 1864.
Il est sept heures un quart du soir, chère madame Viardot; dans ce moment vous êtes tous réunis au salon. Vous faites de la musique, Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le cœur est aussi dans ce salon bien-aimé, je me prépare à redormir encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour Kœnigsberg (le train part à dix heures trois quarts).
J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de thé avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est très triste et découragé, le pauvre garçon! Pauvre est le mot, hélas! Il m'a fait mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites à Viardot qu'il est formellement défendu d'importer un fusil en Russie, et que le sien va faire un séjour forcé chez Pietsch, auquel, du reste, je le recommanderai particulièrement.
Je me fais l'effet d'un homme qui rêve: je ne puis m'habituer à l'idée que je suis déjà si loin de Bade, et les personnes et les objets passent devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois à Pétersbourg, je vais travailler des pieds et des mains pour me débarrasser au plus vite.
J'achèverai cette lettre demain à Kœnigsberg, ou sur la frontière et je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le cœur bien gros.
Le 15, à une heure.
Me voici à Kœnigsberg. Je pars dans une demi-heure.