Mille amitiés.
IV. TOURGUENEFF.
XLIII
Bade, hélas non! Saint-Pétersbourg!
Lundi, 18 janvier 1864, Hôtel de France.
Chère et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chéri de Bade au haut de la page, a trahi mes constantes pensées... Je ne suis que trop à Saint-Pétersbourg! Et pourtant, l'instant présent est le plus doux de la journée; c'est celui où je cause avec vous. Je vais donc vous raconter ce que j'ai fait.
J'ai eu des visites de littérateurs dans la matinée, ce qui m'a empêché de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes étaient pleines de troupes qui se rendaient à la parade de l'Épiphanie. Il m'a été impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je verrai demain pour sûr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dîné chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De là, je suis allé au théâtre entendre l'opéra de M. Séroff, Judith. Eh bien, je dois dire que c'est une œuvre remarquable, malgré des longueurs et des gaucheries impossibles, une exécution pitoyable, des décors idem. Cela procède en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel souffle de passion et de grandeur, où se révèle une physionomie musicale fort intéressante et même originale. La grande scène qui précède le meurtre d'Holopherne m'a vraiment frappé. Mais imaginez-vous (je vous vois rire d'ici) qu'au cinquième acte, Judith arrive la tête de son monsieur à la main, la montre au peuple, puis chante un air avec accompagnement d'arpège sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y a même un jeune homme en turban et camard qui l'épouse dans cet instant! Si cette Judith est gravée, je vous l'apporterai. Je suis très curieux de savoir votre opinion. M. Séroff est né des entrailles de Wagner, il est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mène demain soir chez lui.
Le matin je vais au Sénat et je laisse les deux pages suivantes pour y écrire ce qui m'y sera arrivé. J'ai vu au théâtre le prince W..., qui m'a dit avec la gravité qui le distingue: «Wagner a la mélodie chromatique, et Séroff l'a diatonique.» Et je suis allé prendre le thé chez Milutine[93].
XLIV
Mardi 19/7 janvier 1864.