Spasskoïé, 2 juillet/20 juin 1868.
Chère madame Viardot,
Ainsi Wagner a triomphé! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez trouvé de grandes beautés dans la partition, il faut crier bravo! au public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations analogues jusque dans notre littérature (le dernier roman de Léon Tolstoï[125] a du Wagner). Je sens que cela peut être très beau, mais c'est autre chose que tout ce que j'ai aimé autrefois, ce que j'aime encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon Standpunkt. Je ne suis pas tout à fait comme Viardot, je puis le faire encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'autre art m'enlève et m'emporte comme un flot.
Il m'est venu en tête à ce propos ces jours derniers la comparaison suivante: on peut par exemple exciter la compassion en décrivant ou on représentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le vrai!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois davantage... Wagner est un des fondateurs de l'école du gémissement, de là vient la force et la pénétration de ses effets. Cette comparaison cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que je veux dire.
La reine est encore à Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y sera encore pour la reprise de Krakamiche[126], qui doit avoir lieu le 20 juillet sans faute.
Mon rhume de cerveau est plus éternuant que jamais; il paraît que je n'en serai quitte qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps à attendre. Mille choses à tout le monde. Je vous baise les mains.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
LXI
Spasskoïé, 5 juillet/23 juin 1868.
Theureste, beste Freundin,